CULTURE COMMUNE EUROPÉENNE BALBUTIANTE : UN TERRAIN FERTILE POUR L'EUROSCEPTICISME ?

L’euroscepticisme est alimenté par une montée récente du nationalisme dans de nombreux pays. Une partie des européens semble douter de l’unité européenne et préférer s’identifier à leur culture nationale. Le Brexit, engagé en 2016 par le Royaume-Uni à la suite d’un référendum, illustre cette défiance croissante.

MINERVIEWS
4 min ⋅ 01/05/2026

Le rôle central qu’occupe l'État dans l’activité culturelle à l'échelle de la société peut être identifié comme une barrière à la création d'une culture commune européenne, car l’échelle nationale est davantage privilégiée. Ainsi, en 2020, l’Allemagne dépensait 14 511 millions d’euros dans sa politique culturelle, au niveau fédéral, communal et des Länder.

Cette prédominance de l’État dans la culture se voit dans les musées. Comme l’explique Apolline Insolubile, chercheuse canadienne spécialiste du patrimoine, les musées assurent la conservation de l’héritage collectif et contribuent aux projets de valorisation des valeurs communes. Ces valeurs communes peuvent être celles de l’Union européene telles que le respect des droits de l’homme, la liberté et l'égalité. Cela fait d’eux des acteurs essentiels, d’un côté dans la sauvegarde du patrimoine culturel, et de l’autre dans sa diffusion au sein de la population. Or, une grande partie de ces musées dépend de l'État, et le financement public représente une part importante de leurs budgets. En Espagne, par exemple, 74.6% des musées sont publics selon le ministère de la culture, et l'État les a financés à hauteur de 86.5 millions d’euros en 2024. A l’inverse, la coopération entre les musées et l’Union européenne reste hésitante : elle se concentre autour d’accords sur la protection des œuvres contre les mutations environnementales et sur l’application des objectifs du développement durable au sein des musées.

Cela exerce un impact direct sur les récits construits par ces musées, qui représentent davantage la culture nationale plutôt que européenne, notamment par le choix des œuvres exposées. L’achat d’une œuvre par un musée dépend de plusieurs critères préalablement définis, tels que sa pertinence historique ou s'il s'inscrit dans la cohérence de la collection du musée. Il est réglementé par les États, qui ne sont pas étrangers au choix des œuvres possédées par les musées nationaux. En France, l'État  peut acheter une œuvre au prix du marché dans les ventes aux enchères, dans le but de l’intégrer aux collections des musées nationaux grâce au droit de préemption. Ainsi des œuvres comme Le Verrou de Jean-Honoré Fragonard ou certaines œuvres de Paul Cézanne, qui représentent l’identité artistique de la France, sont régulièrement intégrées aux collections des musées par ce biais.

Cependant, cette même réglementation peut poser des problèmes sur le terrain des restitutions. Un exemple illustre le problème. Ce sont les collections du Louvre. Certains objets archéologiques et œuvres sont réclamés par des pays européens et africains. En effet, une grande partie des collections ont été constituées lors de guerres et  pendant la colonisation.

Ces périodes sont une aubaine pour la France notamment, qui a volé, pillé ou extorqué le patrimoine des pays vaincus ou colonisés. L’Italie demande aujourd’hui sept pièces conservées dans la Galerie Campana du Louvre dont le prélèvement aurait été fait lors de pillage. Dans une moindre mesure, il y a aussi les erreurs administratives qui peuvent faire rentrer des pièces dans les collections d’un musée alors que cette entrée n’aurait pas dû se faire. Par exemple, dans le cas du legs de la baronne Adèle de Rothschild, les œuvres avaient été inscrites à tort dans les collections nationales alors qu'elles étaient destinées à la Fondation des artistes. Dans les trois cas (guerre, colonisation et erreurs), le problème est que la réglementation stricte autour du patrimoine français peut allonger durant des années la procédure de restitution.

Cette problématique de la restitution concerne de nombreux musées et marchés de l’art de l’Europe notamment du fait des guerres mondiales, de la colonisation et des conflits en général. Un des exemples les plus célèbres de cette problématique sont les frises du Parthénon grec réclamé depuis 40 ans par Athènes au British Muséum. Ce cas est d’autant plus problématique qu’il illustre des tensions internes au sein même de l’Europe. Dans ce cas, comment faire cause commune sur le plan culturel au sein de l’Union Européenne quand un de ses désormais ex-membres ne respecte l’histoire nationale propre d'un autre État. Les négociations entre les deux pays sont actuellement au point mort. 

Une autre difficulté qui se pose dans la construction d’une culture commune européenne sont les récits concurrents sur des mêmes sujets historiques. Le cas de Napoléon Bonaparte l’illustre parfaitement. Vue sous notre histoire nationale de manière plus ou moins neutre, dans le reste de l'Europe, il a laissé un souvenir bien plus contrasté. Cet exemple montre la difficulté de créer un musée européenne présentant une histoire commune du fait d’interprétation différentes selon les pays.  Le tableau Tres de mayo de Goya illustre l’intervention des troupes napoléoniennes en Espagne en 1808 qui provoqua à Madrid, une émeute réprimée dans le sang. A contrario, Alessandro Manzoni, petit-fils de Beccaria a écrit un poème à l’ode de Napoléon en 1821 intitulé Cinque maggio. 

En fonction du pays, les souvenirs de Napoléon sont dans un spectre large, soit empreint d’une certaine haine ou d’une certaine admiration. Ces sentiments peuvent causer des problèmes politiques lorsqu’entre en jeu la restitution de certains objets ou aggraver des tensions politiques préexistantes entre nations de l’Union Européenne. Ce n’est pas la seule figure ou événement historique tels la Révolution française vu au départ de manière favorable puis rejeté, à faire l’objet de récit interprétatif concurrent en fonction du pays. Pourtant, certaines mémoires sont capables d’être conciliées lors d'événements commémoratifs tels ceux de Verdun ou du débarquement en Normandie. Durant ces événements, une grande partie de l’Europe était unie ou partage désormais le même socle de valeur en tant que démocratie. Ces valeurs sont l’État de droit et le respect des droits fondamentaux. 

Or, il faut repenser l’Europe pour lui donner ce récit historique qui est à la base de la plupart des modèles politiques. Ce récit qu’elle avait lors de sa construction était tourné autour du modèle civique incarné par l’État providence et la relation privilégiée qu’avait le citoyen européen avec l’État. Cependant, le modèle a été dépassé par les crises notamment économique. La première était la crise de l’Euro en 2010 qui a entraîné une montée du populisme lorsque l’Union a commencé à chercher la performance plutôt que la protection.

Chercher ce récit nécessite d’agir avec ces citoyens du plus jeune au plus âgé. Le modèle du Pass culture, aussi utilisé en Allemagne (KulturPass), en Italie (Bonus Cultura) ou encore en Espagne (Bono Cultura Joven) pourrait être une première piste d’action. Combiné au Pass Interrail, un “Pass culture européen” adapté à tous, pourrait être l'occasion de créer des séjours marquants en leur faisant découvrir la diversité des territoires tout en incorporant des musées ou dispositifs culturels vecteur d’une culture commune européenne.

Par Marie Ozanne et Lucie Petit


Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à l’euroscepticisme, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales et Société sur notre blog.

Suivez MINERVIEWS

MINERVIEWS

Par MINERVIEWS

Minerwiews t'informe sur l'Europe ! Nous sommes étudiant.e.s en sciences humaines et sociales et avons comme sujet de préoccupation de comprendre les enjeux contemporains présents en Europe et d’interpeller sur ces sujets. Hispanophones, italophones, germanophones, anglophones et plus encore, notre groupe est un ensemble multilingue ! C’est pourquoi nous avons choisi.es de conserver cette diversité dans nos articles. Chaque mois, tu découvriras de nouvelles thématiques via différentes approches.

Les derniers articles publiés