Etudiante, Constance a grandi à Londres avec deux parents français à la croisée de plusieurs culturelles. Cette franco-britannique se confie sur son rapport à son identité, son chez-soi et au voyage.
MD-H: Pour commencer, peux-tu te présenter rapidement et raconter ton parcours entre le Royaume-Uni et la France ?
C: Mes deux parents sont français. Ils se sont rencontrés en Angleterre, lors d'une année d'échange à Birmingham, avant de s'installer à Londres. Mon frère, ma sœur et moi y sommes tous les trois nés. J'ai d'abord fréquenté une crèche puis une école primaire anglaises, avant d'intégrer, vers le CE2-CM1, le lycée français Charles-de-Gaulle de Londres, où travaille ma mère. J'y ai effectué toute ma scolarité jusqu'au baccalauréat.
Après le bac, je suis partie étudier deux ans à Lyon. C'était la première fois que je vivais en France, même si nous y passions toutes nos vacances. J'ai ensuite effectué ma troisième année de licence à Dauphine Londres, avant de revenir en France pour commencer un master à Paris. Au total, j'aurai vécu dix-huit ans au Royaume-Uni, puis deux ans en France, une année de retour au Royaume-Uni et, je l'espère, deux nouvelles années en France pour mon master.
Tu es née et as grandi à Londres avec des parents français. Est-ce que tu as eu le sentiment de vivre entre deux cultures ?
Honnêtement, je ne me suis jamais vraiment sentie entre la culture française et la culture anglaise. J'avais plutôt l'impression d'appartenir à une culture « franglaise ». C'est un sentiment assez particulier mais j'ai grandi entourée de Français installés à Londres, qui parlaient aussi bien anglais que français. Pour moi, il y avait très peu de frontière entre les deux cultures.
Quand j'étais à l'école anglaise, j'étais bien sûr davantage plongée dans la culture britannique. Mais j'étais très jeune et je ne percevais pas vraiment ces différences. Plus tard, au lycée français Charles-de-Gaulle, la plupart des élèves avaient un parcours similaire au mien. Je ne me suis donc jamais sentie perdue entre deux cultures en grandissant.
Mais en arrivant en France, j'ai pris conscience de ce décalage. Je me suis rendu compte que je n'avais pas exactement les mêmes repères, le même humour ou les mêmes habitudes que les Français ayant toujours vécu en France.
En même temps, je me suis très bien intégrée à Lyon. Quand je repartais à Londres, j'avais parfois l'impression de quitter un chez-moi pour en retrouver un autre. Londres reste évidemment mon véritable chez-moi, mais la France fait aujourd'hui pleinement partie de mon identité.
Quand quelqu'un te demande d'où tu viens, qu'est-ce que tu réponds généralement ?
Ça dépend beaucoup de la personne qui me pose la question ! Quand c'est un Anglais, je réponds souvent que je suis française. Et si on me fait remarquer mon accent, j'explique que mes parents sont français mais que j'ai grandi au Royaume-Uni.
Avec des Français, je dis plutôt que je viens de Londres. J'ai toujours l'impression que cela résume mieux mon parcours. Dans mon esprit, Londres est un peu un cas à part, parce que j'y ai grandi entourée de nombreux Français. Mais je me rends compte que, pour quelqu'un qui a toujours vécu en France, Londres reste avant tout... l'Angleterre !
Et quand je parle avec quelqu'un qui n'est ni Français ni Britannique, je résume généralement en disant que je suis franco-britannique.
Tu as connu plusieurs déménagements entre le Royaume-Uni et la France. Comment les as-tu vécus ?
J'étais très heureuse de quitter Londres pour découvrir une nouvelle ville, rencontrer de nouvelles personnes et vivre de manière plus indépendante. En revanche, arriver dans une ville où je ne connaissais personne, dans un pays où je n'avais encore jamais vécu, a été un vrai défi. Même si je connaissais déjà très bien la langue et la culture française, les débuts à l'université ont été assez difficiles. J'ai mis du temps à rencontrer des gens. Je ne sais pas si cela venait du système universitaire français, du temps d'adaptation ou simplement du fait d'arriver dans un nouvel environnement. Finalement, je me suis très bien intégrée et j'ai énormément apprécié mes deux années à Lyon.
Lorsque je suis repartie à Londres, j'étais donc assez triste de quitter cette vie que je m'étais construite. En revanche, le retour s'est fait très naturellement : je me suis vite réadaptée à la vie en famille, à la ville et j'ai rapidement rencontré de nouvelles personnes dans ma nouvelle université.
Est-ce qu'il y a des différences culturelles entre la France et le Royaume-Uni qui t'ont particulièrement marquée au quotidien ?
Je pense que le rythme de vie est ce qui m'a le plus marquée. Après, je compare surtout Londres et Lyon, deux villes très différentes, dans des contextes de vie différents, donc ça joue forcément.
J'ai trouvé Londres beaucoup plus stressante, plus fermée, plus froide et parfois même trop polie. À l'inverse, Lyon m'a donné l'impression d'être beaucoup plus détendue : les bars, les cafés en terrasse, les quais... J'avais vraiment le sentiment que les Français prennent davantage le temps de profiter de leur journée et de décompresser après le travail, alors que les Anglais me paraissent plus agités, plus fatigués et plus centrés sur leurs études ou leur travail.
J'ai aussi remarqué une vraie différence dans l'humour. L'humour britannique est souvent très sec, très ironique, très deadpan. En France, j'ai parfois eu l'impression que les interactions étaient plus démonstratives. Les gens sont très enthousiastes quand ils se retrouvent, font la bise... Parfois, ça peut même me paraître un peu fake, alors qu'en Angleterre les relations me semblent plus directes et moins dans la démonstration.
Il y a aussi toute la question du contact physique. En France, on se fait facilement la bise, on se prend dans les bras, on se touche beaucoup entre amis ou quand on flirte. En Angleterre, si tu as droit à un side hug, tu peux déjà t'estimer chanceux ! Personnellement, ça me convient plutôt : moins c'est tactile, mieux je me porte.
Tu fréquentes aussi des groupes d'amis internationaux. Qu'est-ce que ces rencontres t'ont appris sur les autres, mais aussi sur toi-même ?
Cela va peut-être paraître un peu cliché, mais ces rencontres m'ont surtout appris que nous sommes beaucoup moins différents que ce que l'on imagine. J'ai rencontré des personnes venues du Mexique, de Pologne, de Turquie ou d'ailleurs, avec des langues, des cultures et des parcours très différents. Pourtant, nous nous sommes retrouvés à partager les mêmes moments, les mêmes blagues et les mêmes préoccupations étudiantes. Finalement, on se rend compte que les différences culturelles existent, mais qu'elles ne nous empêchent pas de nous comprendre ni de créer des liens.
Sur moi-même, j'ai surtout compris que mon expérience d'un lieu dépend énormément des personnes qui m'entourent. J'aime être indépendante, mais ce sont vraiment les rencontres que j'ai faites à Lyon qui ont rendu cette période aussi marquante. Cette expérience m'a appris qu'en arrivant dans un nouvel endroit, il est essentiel de prendre le temps de créer des liens et de bien s'entourer.
Parmi les pays que tu as visités, y en a-t-il un qui t'a particulièrement marquée ? Pourquoi ?
Celui qui m'a le plus marquée est sans doute l'Espagne, que j'ai découverte à plusieurs reprises dans différentes régions. J'ai particulièrement aimé l'Andalousie. Ce qui m'a frappée, c'est avant tout le rythme de vie. J'y ai retrouvé ce que j'avais apprécié à Lyon, mais de façon encore plus marquée : les repas qui s'éternisent, les soirées qui commencent tard, les tapas à partager, le fait de prendre le temps de vivre… En venant de Londres, où tout me paraît plus rapide et plus centré sur le travail, le contraste était particulièrement fort.
J'ai aussi beaucoup aimé l'architecture, très colorée et fleurie. Et puis il y a la cuisine, le climat, l'accueil... C'est un mode de vie qui m'a beaucoup plu et qui contraste fortement avec celui que j'ai connu en Angleterre.
Selon toi, qu'est-ce que le voyage permet d'apprendre que l'on ne découvre pas forcément dans les livres, les cours ou sur Internet ?
Je pense que le voyage apprend avant tout à apprécier sa propre compagnie. Bien sûr, être bien entouré est essentiel, et on voyage souvent avec d'autres personnes. Mais lorsqu'on se retrouve seul dans un endroit inconnu, même pendant quelques heures, on en apprend beaucoup sur soi-même. Être capable de se promener, d'aller au cinéma, au restaurant, au musée, au théâtre ou à un concert seul, c'est une expérience qui fait grandir. Je crois que cela permet de gagner en confiance et en autonomie. Selon moi, c'est une compétence que tout le monde devrait avoir l'occasion de développer au cours de sa vie.
Avec ton parcours et tes voyages, as-tu aujourd'hui le sentiment d'avoir plusieurs « chez toi » ?
Oui, mais ce sont des chez-moi différents. Londres représente mon chez-moi familial : c'est la ville où je suis née, où j'ai grandi et où vivent encore mes proches. Après y avoir passé presque toute ma vie, elle restera toujours mon point d'ancrage. En revanche, la France est devenue mon chez-moi étudiant, celui de mon indépendance. C'est là que j'ai construit ma vie d'adulte, rencontré des amis et vécu mes premières expériences loin de ma famille. Je ne les oppose pas, les deux font partie de moi.
Est-ce que le fait d'avoir grandi dans un environnement international influence tes projets d'avenir ou la façon dont tu imagines ta vie plus tard ?
Oui, clairement. L'exemple le plus évident, c'est que je ne sais pas du tout dans quel pays je vivrai plus tard : en France, en Angleterre, en Espagne, en Turquie, au Tadjikistan... qui sait ?
Quand on grandit dans un environnement international, comme le lycée français de Londres, où se croisent beaucoup de nationalités, on n'imagine pas forcément rester toute sa vie dans le pays où l'on se trouve à un moment donné. On voit constamment des personnes arriver, repartir, changer de pays. Ce mouvement devient presque normal. Cela influence aussi des choix très concrets : faut-il privilégier un établissement reconnu en France ou en Angleterre ? Dans quel pays ouvrir son compte bancaire principal ? Où passer son permis de conduire ? Dans un pays où l'on roule à gauche ou à droite ? Je pense qu’on est effectivement plus exposés à se poser des questions sur l’endroit où l’on ira parce qu’on voit tout le monde changer, bouger, venir et repartir constamment. ill y a un mouvement assez perpétuel des individus entre différents pays auxquels on s’habitue.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu'un qui hésite à partir vivre, étudier ou travailler à l'étranger ?
Je lui dirais de se lancer. C'est facile à dire de ma part, parce que je ne suis pas partie dans un pays totalement inconnu, mais je pense que lorsqu'une telle opportunité se présente, il faut essayer de la saisir. Au pire, on se rend compte que son pays ou sa ville nous manquent et on rentre chez soi. On aura au moins tenté l'expérience. Au mieux, on découvre une nouvelle culture, une autre langue, de nouvelles personnes, un mode de vie différent... et on en apprend aussi beaucoup sur soi-même.
Je pense que savoir partir, être capable de vivre ailleurs lorsque l'on en a envie ou lorsque les circonstances l'exigent, est très important.
Pour finir, que signifie le voyage pour toi ?
Pour moi, le voyage, c'est la possibilité de s'attacher à plusieurs endroits au cours de sa vie. On peut apprendre à aimer un lieu, à s'y reconnaître et à s'y sentir chez soi, sans pour autant renier l'endroit d'où l'on vient. Revenir dans son pays ou dans sa ville d'origine ne signifie pas non plus perdre ce que l'on a construit ailleurs. Au contraire, je crois qu'on accumule simplement plusieurs points d'attache. Ils peuvent être des lieux, des personnes, des habitudes ou des souvenirs. Mon identité ne se résume pas à un pays mais s’est construite au fil de mes expériences. Quitter un endroit ne signifie pas forcément le perdre.
Propos recueillis par Manon D.-H.
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au voyage, consultez les articles de notre blog.
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