« À toutes les personnes qui disent « Regarde cette voiture d’un Ukrainien », je réponds « Tu crois vraiment qu’ils ont envie d’être là ? Tu crois vraiment que cela compte ? C’est une guerre… Ils n’ont pas envie d’être là, regardons les choses en face. Ils voudraient conduire leur voiture sur les routes de leur pays ». Voilà ce qu’un étudiant roumain affirme à notre envoyée spéciale en Roumanie, Eda Üner.
Pays voisin de l’Ukraine avec environ 92 000 réfugiés, la Roumanie n’est en réalité pas une solution privilégiée pour les exilés qui préfèrent fuir la guerre en Occident. En effet, ce pays entretient des relations historiquement ambiguës avec la Russie. Ces dernières années, et les statistiques des dernières élections législatives le montrent, une partie de la population roumaine est conquise par les discours eurosceptiques et anti-occidentaux, notamment avec la fondation de l’Alliance pour l’Unité des Roumains (AUR) créée en 2019. L’AUR défend, entre autres, l’annexion d’une région en Ukraine anciennement territoire roumain.
Toutefois, la politique d’accueil des migrants ukrainiens a été très efficace au début de la guerre. Theodor Paleologu, professeur en Roumanie, le souligne lors d’une interview avec notre envoyée spéciale : “Les migrants ont été reçus avec beaucoup de générosité [...] les Roumains ont été très gentils, très accueillants, souvent avec peu de moyens”. Effectivement, les Roumains ont su tendre la main vers un peuple dont l’arrivée précipitée et désespérée a pourtant provoqué de nombreux bouleversements. Boissons, nourriture, parfois même logements ont été mis à disposition par les citoyens dans un but précis : approfondir les liens qui existent, ceux d’une amitié et d’une histoire commune.
Selon le professeur, “ce qu’il se passe maintenant est absolument crucial. Notre attitude en ce moment va engendrer des bénéfices pour le futur. [...] J’ai en tête le devoir humain de solidarité mais aussi l’intérêt politique”.
Si l’Ukraine semble être la cible évidente de l’impérialisme poutinien, elle en est aujourd’hui un bouclier symbolique pour l’Europe. Elle combat non seulement pour sa liberté, mais aussi pour celle des Roumains et de l’ensemble des pays européens. Les pays occidentaux ont appréhendé la guerre et le président russe, Vladimir Poutine avec une certaine crainte, notamment vis-à-vis des conséquences sur les relations économiques préexistantes, surtout en termes de dépendance énergétique. L’accueil de ce dernier à Versailles, ou bien la posture de l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel ne sont que quelques exemples de la relation ambigüe des pays européens avec la Russie. Ce rapport à la solidarité envers les Ukrainiens est par conséquent nuancée par une certaine prudence.
Aéroport Henri Coanda à Bucarest, guichet spécialement ouvert pour les réfugiés ukrainiens (E. Üner le 16/01/2023)
De plus, le professeur Theodor Paleologu souligne une réticence et un sentiment d’injustice des Roumains par rapport à l’aide financière dont bénéficient les réfugiés. En effet, les conversations de notre envoyée spéciale avec des citoyens roumains révèlent l’émergence d’un mécontentement : les aides reçues par les réfugiés Ukrainiens, parfois plus généreuses que celles perçues par les Roumains, déplaisent.
Ainsi, des questions restent en suspens. Si les relations avaient été plus fusionnelles entre les pays d’Europe de l’Est, le destin de l’Ukraine aurait-il été le même ? Le Président russe Vladimir Poutine aurait-il attaqué l’Ukraine si elle avait été intégrée dans une union politique et économique solidaire des pays de l’Est ? En tout cas, le professeur Theodor Paleologu estime qu’il existe un réel refus de l’élite russe de la réalité, ce qui a rendu difficile l’empêchement de cette guerre. “Je crois qu’il y avait un engrenage, surtout en ce qui concerne l’Ukraine, les Russes nient l'existence même d’une langue ukrainienne, d’une nation ukrainienne, en fait ils nient l’existence d’une identité ukrainienne, ils nient une réalité, que l’Ukraine existe et que ce n’est pas la Russie”.
Par Axelle et Eda Üner
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au un an de la guerre en Ukraine, consultez les articles de nos rubriques Culture et Société sur notre blog.
Suivez MINERVIEWS
