Selon les estimations de l’Organisation Internationale du Travail, sur les 169 millions de travailleurs migrants, 24,2% se trouvent au nord, au sud et à l’ouest de l’Europe, la plaçant ainsi comme l’une des trois sous-régions dans le monde accueillant le plus de travailleurs migrants. La majeure partie d’entre eux occupe des métiers dits « essentiels » peu qualifiés, des métiers considérés comme vitaux aux yeux de la société.
Alors qu’ils étaient considérés comme des « héros » envoyés en première ligne lors de la pandémie, leurs conditions de vie ont également été mises en lumière. Ces travailleurs - dont de nombreux ouvriers agricoles sans qui l’Europe aurait subi une crise alimentaire - n’ont bénéficié d’aucune protection sanitaire : ni gant, ni masque, ni eau n’ont été mis à leur disposition.
Derrière cette négligence se cache une véritable inconsidération de la part des gouvernements. Dans le milieu agricole par exemple, entre contraintes physiques, horaires morcelés et salaires dérisoires, ces personnes sans papiers ont conscience d’être prises dans un engrenage sans issue évidente. « Les gens savent très bien que l’on travaille de manière irrégulière. […] Ils se taisent tous parce que ça les arrange. » dénonce Seydou Diop, porte-parole de l’association ASNUCI (Asociación Nueva Ciudadanía por la Interculturalidad). Dans ce système d’exploitation et d’abus, les femmes ne sont pas non plus à l’abri du harcèlement de leurs supérieurs : « J’étais terrorisée » dit une cueilleuse voulant rester anonyme « Il (Le patron) me suivait, il essayait de m’embrasser. Il venait me voir quand j’étais seule dans la serre ». Ce mépris se retrouve également au sein des instances policière. Selon des agents de police, ces personnes « choisissent de vivre dans ce milieu. Cela leur permet d’envoyer plus d’argent chez eux. » assurent-ils.
Pour autant, c’est lorsque leur rôle indispensable a été reconnu durant la crise sanitaire, que certains pays d’Europe ont réagi. Pour ne citer qu’eux, l’Italie a accordé des permis de travail provisoires aux sans-papiers, le Royaume-Uni a décidé de prolonger d’une année, sans frais, les visas des agents du secteur médico-social, tandis que le ministère de l’Intérieur français a promis l’accélération des processus de naturalisation des étrangers ayant travaillé en première ligne de la lutte contre le virus.
C’est alors depuis la pandémie que l’Union Européenne a pris la décision de se pencher plus sérieusement sur la protection de ces travailleurs et particulièrement ceux du secteur agricole. Pour la première fois, leur protection a fait l’objet d’une résolution au Parlement Européen. La Commission Européenne, elle, a décidé de travailler sur une nouvelle ligne directrice protégeant la santé et les droits des travailleurs saisonniers.
Selon Alain Morice, chercheur au CNRS sur les politiques migratoires en France et dans l’UE, dans son dossier L’Europe et ses migrations de travail : une politique quelque peu clandestine, la volonté de politique commune profiterait aux employeurs, tout en prévenant le « risque » d’une immigration durable. Le propos de ce dossier soulève le paradoxe de la considération des migrants, qui sont, pour les Etats et l’opinion publique, économiquement utiles mais socialement indésirables.
Avant même de se poser la question du rôle essentiel des migrants, la pandémie du Covid-19 nous a - malheureusement - démontré qu’une situation extrême était nécessaire pour mettre en lumière l’exploitation économique qu’ils subissent. Alors que les gouvernements européens ont bien conscience des bénéfices apportés par le travail des migrants, il est essentiel de se demander jusqu’où les pays capitalistes sont-ils capables d’aller pour nourrir leur croissance économique, tout en utilisant le spectre de la migration pour nourrir les rhétoriques électoralistes de leurs classes politiques hypocrites.
Par Axelle Béclair et Sarah Denise
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