Le thème des migrations est prédominant chez de nombreux médias et personnalités politiques. Sur les réseaux sociaux, des témoignages et des vidéos de naufrages de bateaux surchargés de migrants s’accumulent.
La littérature apparaît comme un moyen privilégié d’expression de ces parcours difficiles. Elle sensibilise ceux qui se sentent moins concernés, et utilise l’émotion au service de la dénonciation.
Nous avons interviewé deux enseignantes-chercheuses de littérature française de l’Université Lyon 2 : Touriya Fili-Tullon et Michèle Clément. Celles-ci nous apprennent que la littérature de migration ne peut pas être définie comme un genre littéraire ; Touriya Fili-Tullon qualifie plutôt celle-ci d’« œuvre transgénérique ».
Selon l’ONU, une personne est immigrante dès lors qu’elle « réside dans un autre pays que celui où elle est née depuis au moins un an ». La présence de littérature de migration dans un pays est fortement liée aux aspects démographique, géopolitique et historique de l’immigration dans ce pays. Ainsi, la production de ces textes est beaucoup plus importante dans les pays immédiatement concernés par l’arrivée de migrants. En Europe, cette littérature concerne principalement la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et la Suède.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la grande majorité des récits de migration sont écrits par des non-migrants. Selon Michèle Clément, écrire sur les migrations de ce point de vue extérieur, constitue un « geste politique » qui permet de « donner la parole aux muets ». Touriya Fili-Tullon mentionne Le polygone étoilé de Kateb Yacine comme le « seul texte qui peut prétendre à une légitimité de vécu » en littérature francophone. La question de la légitimité en découle alors de manière évidente puisque ces auteur.ice.s n’ont pas fait l’expérience de la migration, ni n’en sont issu.e.s. Cependant, les deux enseignantes s’accordent sur le fait que le droit d’écrire sur l’immigration ne vient pas de l’existence d’une expérience personnelle, mais d’une sensibilité face au sujet et d’un travail de recherche. De plus, si la littérature de migration est majoritairement perçue comme engagée et dénonciatrice, Maylis de Kerangal, autrice de l’œuvre A ce stade de la nuit, refuse cette perception de son œuvre : « La littérature est assez sauvage, elle ne doit pas répondre forcément à des assignations et tenir des discours. Elle livre des expériences ».
De nombreux points communs peuvent être relevés dans les textes de littérature de migration. L’histoire est souvent similaire et, selon Michèle Clément, les enjeux sont « fictionnels », « pragmatiques », et l’on y retrouve une manière commune d’exprimer des émotions. L’arrachement à ses terres d’origine y est forcément abordé. Certains utilisent la notion de littérature déterritorialisée, où les cultures et les langues se mélangent, comme en témoigne Myriam Geiser à propos des littératures française et allemande. Flaviano Pisanelli, poète italien, identifie une « identité plurielle, composite et multiple » comme une « poétique de l’interculturalité ». La littérature permet de transcrire les différentes étapes de l’immigration, du voyage à l’intégration de la culture d’origine dans la culture d’adoption, en passant par la perte de repères.
Cependant, malgré l’abondance actuelle de cette littérature de migration, Touriya Fili-Tullon réfute le fait que cela ait quelque effet sur les politiques migratoires. Ce serait « supposer une transitivité à la littérature, bien qu’elle permette d’apporter d’autres manières de représenter les villes et de nouveaux récits de l’urbanité ». Ainsi, la littérature, comme toute forme d’art, sert principalement de témoignage de vies bousculées et d’exutoire d’émotions souvent violentes.
Par Agathe Drouot--Chary et Myrtille Praire
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré aux migrations, consultez les articles de nos rubriques Société et Relations Internationales sur notre blog.
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