« L’imprimerie et la librairie sont libres » dispose l’article 1 de la Loi française sur la liberté de la presse de 1881. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne adoptée en 2000, consacre également l’un de ses 54 articles à la liberté d’expression et d’information. Son article 11 dispose que « toute personne a droit à la liberté d’expression […] sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques ». Enfin, l’article 20 de la Constitution espagnole de 1978 définit lui aussi « la reconnaissance et la protection » de ce droit. Pour autant, la littérature féministe semble bousculer l’ordre établi, au point qu’elle soit spoliée de cette liberté essentielle.
Le Deuxième Sexe, symbole d’une littérature féministe qui dérange
Simone de Beauvoir frappa fort lorsqu’en 1949, elle publia son 3ème essai intitulé Le Deuxième Sexe. Reconnu au-delà des frontières françaises, cet ouvrage est toujours considéré comme un classique de la littérature féministe, notamment selon The Guardian. Toutefois, les sociétés européennes des années 50 ne semblaient pas prêtes à une telle envolée de la parole féministe. Elles ont alors tenté de la faire taire : inscription à l’Index des livres interdits par le Vatican dès 1956, censure des dictatures de la péninsule Ibérique ou encore publications repoussées jusqu’aux années 80 en ex-Yougoslavie et Allemagne. Aussi renommé soit-il, cet écrit est l’emblème d’une censure féministe contemporaine.
Un cas plus subtil, mais pas moins problématique
Il est sûrement inenvisageable pour nos sociétés actuelles que censure se fasse. La Commission européenne s’emploie même à expliquer comment signaler une violation de notre liberté d’expression. Pourtant, comme énoncé dans notre analyse du mois de mars, l’essai Moi les hommes, je les déteste de Pauline Harmange semble être l’exception qui confirme la règle. Suivant les pas de son prédécesseur Le Deuxième Sexe, cet ouvrage féministe français a fait assez de bruit pour que la presse internationale s’en empare. M. Ralph Zurmély, chargé de mission au Ministère en charge de l’Égalité femmes-hommes, a en effet tenté de le faire censurer. Si ce projet n’a évidemment pas abouti, il a créé suffisamment de polémiques pour remettre en cause la parole de l’autrice. Quant au ministère en question, la ministre déléguée Mme Élisabeth Moreno s’est dédouanée en qualifiant l’intervention de « personnelle et totalement indépendante du ministère » dans un courrier à Médiapart. Il n’en reste pas moins que l’idée de censurer la parole engagée d’une femme est toujours en vigueur au 21ème siècle.
Une censure allant au-delà des livres
Si vous pensiez que seuls les ouvrages publiés pouvaient être censurés, notez que cela ne s’arrête pas là. Se trouve à nouveau au cœur de la censure une revendication féministe portée cette fois-ci par une librairie. C’est à l’occasion du déplacement officiel à Nice de Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur, que l’enseigne Les Parleuses a vu sa liberté de s’exprimer réduite au silence. La cause ? Des collages féministes sur la devanture. Si ces collages sont certes interdits par la loi, là n’est pas le motif pour avoir entreposé des tasseaux de bois et tendu des bâches noires devant Les Parleuses. La subtilité réside dans le contenu des messages et notamment celui affirmant « Sophie, on te croit », rappelant la plainte déposée pour viol par Sophie Patterson-Spatz contre Gérald Darmanin. En décembre 2022, la France, considérée comme le pays des libertés, a alors assisté à une censure arbitraire de la voix des femmes. Si les libraires ont saisi la justice, l’histoire se répète en continuant d’immuniser les hommes au détriment de la parole féministe et revendicatrice des femmes.
S’il semble être protégé, le droit à l’expression libre et publique ne l’est pas totalement pour les femmes à l’aube de l’année 2023 en Europe. Se battre pour un tel droit, qui plus est fondamental, demande un temps et une énergie que toutes les femmes n’ont pas. Comme nous le disait Alice, étudiante italienne et engagée pour la cause féministe : « C’est un privilège d’être militant.e ». C’est pourquoi s’entraider est impératif pour pouvoir se soutenir et limiter les impacts du patriarcat sur nos libertés. La sororité nous permet de créer un espace de parole sûr, et florissent ainsi de nombreuses maisons d’éditions féministes : Amor de Madre en Espagne, collection féministes des éditions Points en France ou encore Virago en Angleterre. L’initiative est honorable, mais le cœur du problème persiste : il semble normal pour nos sociétés européennes que les femmes ne disposent pas du même droit à la parole que les hommes. En tant que femme du 21ème siècle comprendre les cas de censure anciens, souvent liés à la religion, est possible. Toutefois, il semble intolérable que ces actes liberticides se produisent encore de nos jours et continuent de nous enfermer dans un carcan.
Par Pauline Royer.
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré aux droits des femmes, consultez les autres articles de nos rubriques Société, Culture et Relations Internationales sur notre blog.
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Cette Newsletter a été réalisé grâce à l’aide de l’université Lyon II et de la région Auvergne-Rhône-Alpes.
