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GUERRE EN UKRAINE : LE PREMIER ANNIVERSAIRE D'UNE INVASION EN EUROPE

Le 24 février 2022, l'Europe et le monde se réveillent sous le choc de l'invasion russe en Ukraine, sous couvert de « démilitarisation et dénazification » de cette dernière, selon les mots du Président russe Vladimir Poutine. Un an après, quel est le bilan d'un point de vue humain, matériel et politique ?

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9 min ⋅ 01/02/2023

Un bilan humain lourd et compliqué à établir après un an de conflit 

La désinformation perdure et contribue à la propagande des deux camps. Le 22 novembre 2022, lors d’un point presse relayé par Courrier international, le chef d'état-major américain Mark A. Miley avance le chiffre de 200.000 soldats russes et ukrainiens tués ou blessés, avec des pertes équivalentes pour les deux belligérants. Selon la BBC dans son article, ce sont « des estimations les plus hautes données jusqu’ici par un officier de l’Ouest ». Concernant les pertes civiles, El País reprend les propos du général américain Miley, du 10 Novembre 2022, en affirmant que 40.000 civils, presque exclusivement ukrainiens, sont décédés lors du conflit. Tous ces chiffres sont évidemment très différents des estimations officielles provenant des belligérants. En effet, l’invasion russe de l’Ukraine est le fruit d’une campagne intense de désinformation des deux camps. Le conseiller spécial de Volodymyr Zelensky, Mikhaylo Podolyak, affirme que les pertes militaires ukrainiennes s'élèvent entre 10.000 et 13.000 soldats. Quant à la Russie, elle pratique également une politique de minimisation de ses pertes militaires avec des chiffrages rares du nombre de ses morts, l’objectif étant de maintenir le moral au sein de ses troupes russes. Ainsi, le ministre russe de la Défense avançait le chiffre de 5.937 morts en septembre 2022, quand de son côté, l’état-major général des forces armées ukrainiennes, qui tient un décompte régulier des pertes russes, rapporte 114.660 militaires russes tués au 14 janvier 2023 et le début de l'invasion.

Cette guerre des chiffres s’illustre avec l’exemple de la frappe ukrainienne sur un bâtiment militaire détenu par les Russes dans la ville de Makiïvka aux abords de Kiev, la capitale. Pour les officiels ukrainiens, plus de 400 hommes seraient morts, tandis que Moscou avance le chiffre de 89 soldats tués selon France info.

Visions partagées de la guerre

Un an après le début du conflit, la question des réfugiés est aussi très importante. Selon le Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU, les réfugiés ukrainiens représentaient environ 8 millions de personnes en Europe, au 10 janvier 2023. Une des problématiques pour ces migrants est la question du statut dans le pays d’arrivée. Seulement 5 millions de réfugiés ont reçu une protection temporaire, même si ce chiffre reste très élevé en comparaison aux réfugiés provenant de pays hors-Europe. Ici même à l’Université Lyon 2, nous avons pu aller à la rencontre d’une réfugiée Ukrainienne de 22 ans, Martha Smyrnova.

Martha, 22ans, étudiante ukrainienne, originaire d’Odessa au bord de la mer Noire (M. SMYRNOVA)Martha, 22ans, étudiante ukrainienne, originaire d’Odessa au bord de la mer Noire (M. SMYRNOVA)

C’est dans un convoi de train surchargé et mal organisé que Martha Smyrnova a fui son pays aux premiers jours du conflit. Lors de son interview, elle évoque un train à douze voitures avec une seule toilette. C’est à son bord qu’elle embarque pour un tour d’Europe, dont elle ne connaissait ni la durée, ni la destination. Dans son périple forcé, sa mère et son chien sont ses compagnons de voyage. Après l’Allemagne et la Suède, c’est en France qu’elle essaye de se reconstruire un avenir. Aujourd’hui inscrite dans le master Etudes européennes à l’Université Lyon 2, elle observe comme nous ce conflit aux portes de l’Europe, qui s’enlise et ne présage pas d’issue.

Début du périple pour Martha, sa mère, deux amis et son chien, dans un train bondé pour Lviv (M. SMYRNOVA)Début du périple pour Martha, sa mère, deux amis et son chien, dans un train bondé pour Lviv (M. SMYRNOVA)

Nous avons également rencontré Natalya Shevchenko, enseignante et fondatrice de la section de langue russe à l’Université Lyon 2. Arrivée en France en 2001, cette dernière observe toujours d’un œil attentif les événements de son pays de naissance. L'une comme l'autre voient le conflit s'enliser et restent perplexes sur l’avenir de la situation. Mais pour elles, une chose est très claire, l’unique issue possible est la victoire des Ukrainiens, et ce sans aucune possibilité de négociations ou d’abandon des territoires séparatistes pro-russes. « If Ukraine doesn't win we are all doomed » dit Martha, d’une manière presque ironique, nous faisant comprendre que si les Russes triomphent en Ukraine, ils ne s’arrêteront pas en si bon chemin.

Les événements de l’année 2014 sont ressortis à plusieurs reprises lors de nos conversations, et en premier lieu l’annexion de la Crimée. Pour Natalya, la professeure de russe, et notre camarade étudiante Martha, c’est là que se trouve le véritable début du conflit. Les Russes ont dépassé un palier à ce moment-là, et la confiance a alors été brisée avec les Ukrainiens. Un autre événement de 2014 revient, la révolution de Maïdan. Martha nous en parle comme d’une grande inspiration dans sa vie, ayant une empreinte importante dans le forgement de ses idées politiques et de la personne qu’elle est aujourd’hui. « The Ukrainians finally decided not to be this post-Soviet country and to evolve » dit-elle enjouée. Son peuple décidait enfin de tourner le dos à la Russie, pour s’ouvrir à l’Europe. Elle nous parle aussi des impacts bénéfiques de l’accord d’association entre son pays et l’Union européenne, signé en juin 2014. Pour Martha, cela s’est notamment concrétisé par un séjour Erasmus, qu’elle a pu réaliser en Estonie, en Azerbaïdjan et en Arménie. Natalya Shevchenko rappelle, quant à elle, que les événements de la place Maïdan sont une suite logique de la Révolution orange, menée dix ans auparavant, qui montrait déjà la volonté des Ukrainiens de se défaire de l’influence de Moscou.

Aujourd’hui, cette année 2014 porteuse d’espoir et de renouveau semble loin, presque irréelle. Martha, l’étudiante, blâme en partie les instances internationales, et en particulier l’OTAN, qui selon elle, aurait dû fermer le ciel ukrainien aux premiers jours du conflit. Déçue, elle dénonce leur impuissance, et leur incapacité à agir dans des situations réelles et concrètes.

L’autre aspect dramatique du conflit est le bilan matériel lourd que connaît le territoire ukrainien. Les bombardements incessants, faisant partie de la tactique militaire russe, causent de nombreux dommages sur les infrastructures ukrainiennes. Des villes sont totalement détruites, des équipements énergétiques (comme la centrale nucléaire de Zaporijia) ou de transport sont visés pour anéantir la résistance ukrainienne. La reconstruction sera longue, notamment dans la ville de Marioupol, où presque 90% de la ville a été rasée de la carte.

Cette année de conflit a également vu les lignes de fronts évoluer. Les avancées territoriales russes se concentrent désormais exclusivement à l’Est. La Russie se retrouve dans une position défensive sur plusieurs fronts, face aux nombreuses contre-offensives ukrainiennes. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé qu’il ne négocierait pas tant que les troupes russes seraient en violation de l’intégrité territoriale d’un État souverain. La Russie subit de plein fouet la contre- attaque ukrainienne, passant de 24,4% du territoire ukrainien conquis en mars 2022 à 16,5% en décembre 2022, alors que la Russie avait déjà conquis 6,5% du territoire ukrainien avant le 24 février 2022, avec l’annexion de la Crimée et les régions séparatistes russes du Donbass.

Carte du conflit ukrainien au 30 janvier 2023 (Ministère des armées)Carte du conflit ukrainien au 30 janvier 2023 (Ministère des armées)

La guerre en Ukraine, ou comment questionner la diplomatie européenne 

L’ampleur de la guerre en Ukraine pose évidemment la question de l’avenir de la diplomatie européenne. En mai 2022, Emmanuel Macron a précisé que le conflit en Ukraine invite l’Europe à repenser son approche géographique de la diplomatie, notamment au travers d’une communauté politique européenne pouvant accueillir l’Ukraine et structurer une paix durable à l’échelle régionale. En octobre 2022, à Prague, le premier sommet de cette initiative s’est déroulé, réunissant d’importants partenaires, tels que la Grande-Bretagne et la Turquie, pour parler de sanctions, d’agriculture et d’énergie. Ce sommet n'est pas pour autant la dernière étape des procédés d’intégration de l’Ukraine à l’Union, dans la mesure où de nombreuses réformes de fond devraient être poursuivies par Kiev.

Dans ses Mémoires, publiés en 1976, Jean Monnet prédit : « L’Europe se fera dans les crises ». L'initiative de cette communauté politique européenne se pense alors comme une éventuelle issue face à une énième crise au sein d'une année 2022 déjà bien chargée. Le message porté par les chefs d’Etats le 6 octobre 2022 à Prague est donc celui du multilatéralisme en Europe, et d’une coordination sachant aller au-delà du giron diplomatique de l’Union européenne.

L’implication d’Emmanuel Macron sur la scène européenne et pendant la crise est d’ailleurs omniprésente. Le Président de la République française a entre autres annoncé son intention de structurer l’effort vers une politique européenne de défense approfondie, et à l’échelle de la France, d’augmenter le soutien militaire à Kiev. La livraison de camions d’artillerie CAESAR ou plus récemment de chars de combats légers en janvier 2023 font de la France : « l'un des plus gros contributeurs » dans l’aide militaire en Ukraine, comme l'a récemment soutenu le Ministre des Armées Sébastien Lecornu.

Le président Français se distingue également par son obstination à entretenir le dialogue avec le Kremlin. Cette propension à la discussion expose néanmoins Paris au mécontentement de ses partenaires européens, notamment en Finlande et en Lettonie.  La première ministre estonienne, Kaja Kallas, a déclaré en décembre 2022 « Je n'offrirai donc rien à la Russie », rappelant le risque concret et direct que la Russie représente à l’égard de l’Estonie. En soit, la stratégie diplomatique d’Emmanuel Macron n’est qu’un prolongement de l’ambition française et européenne sur la scène internationale, qui œuvre depuis 2019 pour une Europe de l’autonomie, du consensus, et de l’intégration.

L’Europe consensuelle et alignée devra cependant encore attendre. A l’heure où le décrochage entre Paris et Berlin est assumé, la Hongrie apparaît quant à elle comme l'agitateur de Bruxelles. Victór Orban, premier ministre hongrois, affirme un désaccord sur les retombées énergétiques de ces mesures en annonçant vouloir lancer une konzultacija (consultation nationale). A travers cette dernière, il sollicita l'avis des Hongrois sur l’opposition de leur pays aux sanctions imposées à la Russie par l’UE. Prise en étau entre le gaz russe et son devoir européen, la Hongrie s’adonne à un jeu d'équilibristes entre l’Ukraine et la Russie, entre l’Union et le repli.

Pourtant, la guerre en Ukraine a permis à l’Europe de faire le bilan de sa géopolitique et de cibler certaines priorités. La guerre de Vladimir Poutine en Ukraine aura rendu possible la réaffirmation de la politique d’élargissement de l’UE comme un investissement géostratégique. Le procédé d’intégration des États Balkans occidentaux, de l'Ukraine, de la Moldavie, ou encore de la Géorgie sera cependant long et laborieux dans la mesure où l’Union insiste sur un respect inconditionnel de l’Etat de droit, ainsi que sur la bonne conduite de certains principes économiques et relatifs à l’administration publique. L'élargissement est donc redevenu une question existentielle pour l’UE, et pourtant bien que souhaité. Il doit encore lui laisser le temps d’adapter sa « capacité d’absorption » en transformant ses institutions et en réformant ses règles de gouvernance.

Dans quelle Europe, nous, Européens souhaite-t-on nous donc évoluer ? Ce conflit en Ukraine nous renvoie à une position qui se voudra décisive dans l'avenir de l'Union et du continent. Dans une contribution publiée au sein du journal italien Il Foglio, Enrico Letta, ancien Président du Conseil des Ministres italien, plaide pour une Europe osant l’union dans des domaines tels que la défense, la santé, l’énergie et autres. Faire le choix d’un modèle fédéraliste reviendrait, selon Enrico Letta, à faire le choix d’une gouvernance rationnelle, surmontant les vétos et les déconvenues lors des votations à l’unanimité.

Si l’Europe se fera dans les crises, Jean Monnet précisait également : « elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ». Le conflit en Ukraine semble manifester, plus que jamais depuis la fin de l’URSS, la nécessité pour l’Europe de travailler et d’évoluer conjointement pour une solution d'avenir concrète et de concert.

Par Alex Chaumartin, Louison Villemain et Thomas-Xavier Dubreuil.


Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au un an de la guerre en Ukraine, consultez les articles de nos rubriques Culture et Société sur notre blog.

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