Assommées par la charge mentale qu’implique être femme, pourquoi ne pas ajouter à celle-ci la pesante responsabilité du salut de la planète ? Et ce, en se fondant sur la socialisation féminine basée sur le soin d’autrui ? Pour maintenir ce schéma en place, pourquoi ne pas adapter le marketing aux couleurs de l’écologie ?
“La Terre, la planète, la forêt”, de nombreux termes désignant la nature utilisent le féminin, la nature elle-même à travers sa personnification en Dame ou Mère. Cette “relation unique entre la femme et la nature” peut-elle se justifier seulement par la “sensibilité particulière des femmes au souci écologique”? Au vu du monde dans lequel nous vivons, cela semble peu plausible.
L’“eco gender gap”, ou l’écart entre les genres en matière d’écologie, désigne la disparité grandissante entre les hommes et les femmes face aux gestes protecteurs de l'environnement. Une étude de marché britannique, menée par Mintel en juillet 2018, étudie la pratique du recyclage. Les résultats démontrent son application par 67 % des hommes, contre 77% des femmes, prouvant ainsi l’attention plus particulière que les femmes portent à la question écologique.
Toutefois, ce décalage relève surtout de la responsabilité des écogestes délaissée aux femmes, comme pour les corvées ménagères, structurellement placées à leur charge, auxquelles on ajoute la responsabilité d’une attitude éco responsable, par exemple à travers l’achat de produits bios et locaux.
Cette disparité fait écho à celle différenciant les classes aisées des plus appauvries. Les premières s’attendent à ce que les secondes changent leurs habitudes, bien qu’elles représentent une portion de la population au “quotidien déjà exigeant”. Ainsi, tout comme les plus vulnérables sont culpabilisés pour l’“inertie de leur mode de vie”, les femmes sont inculpées de la responsabilité de “réaménager leurs routines” pour correspondre aux idéaux écologiques.
Cette mission du “care” de la planète découle de la dévotion à s’occuper d’autrui, inculquée et intériorisée par les femmes dès leur plus tendre enfance. Une “socialisation diverse” de celle connue des jeunes garçons. Se préoccuper de l’écologie constitue donc une injonction aux femmes, au même titre que celle de prendre soin des autres.
Ce fossé entre comportements genrés ne serait-il pas entretenu par le marketing ? Du vert clair, du blanc, un style végétal et minimaliste, nous constatons que cette identité visuelle eco-friendly est à la fois partagée par des produits d’hygiène féminine (démaquillant, protections menstruelles), tout comme d’autres produits dont la fonction n’est pas genrée (biscuits, crème solaire). En revanche, il est bien plus rare de trouver ces couleurs aux rayons hommes. Ainsi, les produits fardés des couleurs de l’éco-responsable n'apparaissent-ils pas comme la « version pour femme » de biens de consommation basiques ? Il semblerait que le vert signifie le rose, mais qu’il n’incite pas pour autant les consommateurs à le choisir en tant qu’alternative plus respectueuse. Observez les rayonnages en Italie ou en Allemagne, vous ferez le même constat qu’en France (parole de reporter !).
Ainsi, tout cet univers iconographique n’est-il pas doublement trompeur ? Il suggère, d’une part, que l'éco-responsable est féminin ; et d’autre part, que consommer des produits de la grande distribution peut être un acte respectueux de l’environnement.
Les femmes sont responsabilisées de tâches ingrates auxquelles s’ajoute l’urgence de la diminution des effets désormais irréversibles du dérèglement climatique. Bien que cela constitue une charge mentale conséquente, Iris Bouillet propose que les femmes l’utilisent comme force pour “s’approprier un domaine que les hommes ne dominent pas encore totalement”.
Par Inès Jungmann, Elisa Caba et Myrtille Praire
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à l’écologie, consultez les articles de nos rubriques Relations Internationales et Société sur notre blog.
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