Alors que la surpopulation carcérale atteint des sommets en France et en Europe, Pauline Pawlotsky, co-responsable du groupe de travail « Prisons » de la Ligue des droits de l’Homme, tire la sonnette d’alarme. L’association historique est engagée pour la défense des droits et libertés, de toutes et de tous.
PP : La situation de la surpopulation carcérale est devenue un problème structurel en France. Au 1er décembre 2025, il y avait 86 229 détenus pour environ 61 000 places [selon les données fournies par le ministère de l’Intérieur]. Les chiffres sont extrêmement alarmants. C’est un défi majeur pour un tiers des administrations pénitentiaires en Europe, selon les statistiques pénales annuelles du Conseil de l’Europe sur les populations carcérales. Mais il existe de fortes disparités entre les pays. La France fait partie des pays les plus problématiques avec la Slovénie, l’Italie et la Roumanie.
Selon les derniers chiffres, le taux de surpopulation carcérale à Corbas est de 170%. Ce n’est pas particulièrement plus important que dans le reste de la France. Au 1er novembre 2025, 70% des personnes détenues vivent dans des établissements dont le taux moyen d’occupation atteint 167%. Dans des dizaines de prisons, ce taux grimpe à 200%. 6 515 personnes dorment encore sur un matelas à même le sol.
Bien que la privation de liberté ne soit pas censée entraîner la perte d’autres droits, nous constatons en réalité de multiples atteintes aux droits fondamentaux des détenus. La surpopulation carcérale cause de nombreuses violations des droits. De manière générale une atteinte à la dignité et à l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants : les détenus vivent dans des conditions de promiscuité à trois ou quatre personnes dans des cellules de 9 m2 infestées de nuisibles et insalubres. Dans un climat délétère et de violence ambiante, ils sont en permanence sujets à des humiliations ou d’autres violences psychologiques et physiques. La France a été condamnée de nombreuses fois par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour traitements inhumains et dégradants au sein de ses prisons.
Les détenus ont très peu accès au soin, ce qui porte atteinte au droit à la santé. Il y a très peu de médecins en détention, très peu de suivi psychiatrique alors que près de 30% des détenus en auraient besoin. Certains rendez-vous médicaux ne peuvent pas être honorés faute de surveillant pour ouvrir les cellules. Le matériel de santé est manquant ou rudimentaire.
Faute d’activité ou de poste de travail en nombre suffisant, les détenus demeurent souvent dans leur cellule 22h /24h. De nombreuses situations montrent une atteinte au droit à la vie privée et familiale à cause de l’éloignement des détenus de leur famille, la surveillance des correspondances ou des parloirs en nombre insuffisant. Des familles font parfois des kilomètres dans des zones très mal desservies et ne peuvent finalement pas voir leur proche car le parloir a été arbitrairement annulé ou faute de personnel pour l’assurer. Il y a aussi des atteintes aux droits de la défense et au procès équitable avec notamment des difficultés pour avoir accès à un avocat.
Toutes ces atteintes aux droits sont bien sûr exacerbées par la surpopulation carcérale. Le fonctionnement d’un établissement pénitentiaire est organisé en fonction du nombre théorique de détenus et non du nombre réel. Cela est valable tant pour le nombre de places en activité, que pour le nombre de médecins, que pour le nombre de surveillants.
Les problèmes liés à la surpopulation carcérale sont flagrants. Nous le dénonçons d’autant plus que cela influe grandement sur le parcours de peine. Les magistrats évaluent les dossiers en fonction des efforts de réinsertion, qui passent par le travail, les activités ou le soin alors qu’il n’y a pas de possibilité factuelle pour les détenus de remplir ces conditions.
La situation est encore plus dégradée pour les femmes qui représentent environ 3% des détenus. Il existe peu d’établissements ou de quartiers pour femmes, elles sont donc toujours plus éloignées de leurs proches. Leur petit nombre fait qu’elles ont encore moins accès aux activités et au travail car l’administration considère souvent qu’il n’est pas rentable de les organiser pour un trop petit nombre de personnes. Dans des établissements avec des quartiers pour femmes, la règle selon laquelle elles ne doivent pas croiser les hommes rend leurs déplacements difficiles. Elles ont encore moins accès aux soins que les hommes car les pathologies spécifiquement féminines sont moins prises en charge, et il existe évidemment la précarité menstruelle. La prison reproduit l’univers patriarcal et les stéréotypes de genre. On attend toujours des femmes qu’elles se tiennent mieux que les hommes, même en prison.
L’absence d’aération, la présence de nuisibles et les cellules insalubres créent de nombreux problèmes de santé comme des difficultés respiratoires ou des maladies de peau. Certains détenus non-fumeurs sont enfermés avec des détenus fumeurs. Le tabagisme passif est très présent. La promiscuité facilite aussi la transmission des maladies. C’est facteur de troubles mentaux, de stress, d’anxiété.
Nous sommes très critiques à l’égard de ces prisons d’exception. Les atteintes aux droits fondamentaux y sont encore plus présentes. Par exemple, avec le retour des prisons de haute sécurité et l’isolement quasi-total qui a déjà été qualifié de torture blanche par les instances internationales. Aucun effet « positif » sur la surpopulation carcérale n’existe, mais c’est plutôt un jeu de vases communicants entre ces établissements et les établissements classiques.
La LDH propose une solution à court terme : la mise en place d’un mécanisme de régulation carcérale contraignant. Avec la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, nous militons pour cette solution d’urgence. Il s’agit de trouver des solutions inscrites dans la loi qui empêchent les entrées en détention quand le taux d’occupation atteint un certain seuil.
À plus long terme, il est nécessaire de réformer la politique pénale en dépénalisant certaines infractions (comme l’usage de stupéfiant), en application de manière stricte la détention provisoire, en mettant fin à des procédures extrêmement pourvoyeuses de détention, comme les comparutions immédiates, en appliquant des alternatives à la détention et en mettant fin au « tout punitif ».
Il ne parle des prisons quasi exclusivement sous l’angle de la sévérité, de la fermeté, de l’allongement des peines. Le thème de la surpopulation n’est que très peu abordé, et lorsqu’il l’est, c’est souvent uniquement pour un semblant de contrepoids à de nouvelles annonces sécuritaires et évoquer des « solutions » qui n’en sont pas. La mesure présentée comme salvatrice étant souvent la construction de nouveaux établissements, ce qui n’a jamais rien résolu.
Si la prison est beaucoup évoquée, avec une volonté de la faire apparaître comme une solution indispensable, elle est en réalité très méconnue. L’état réel des prisons n’est pas un sujet vendeur alors que pourtant tout citoyen devrait pouvoir savoir que la façon dont les détenus sont traités non seulement porte atteinte à leur dignité, mais en plus ne permet pas la réinsertion. Le discours sécuritaire général relègue la surpopulation carcérale à un non-sujet. Il n’y a donc aucune volonté réelle d’y mettre fin.
Interview réalisée et transposée par Méline VERT et Antonin VERDOT
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré aux prisons, consultez les articles de nos rubriques société et culture sur notre blog.
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