Métier de l’ombre par excellence, le monde de la traduction est précaire. Nina Thevenet nous détaille son regard sur ce métier, ses expériences en Angleterre ainsi que son rapport vis-à-vis du développement de l'IA.
Comment t'est venue l'idée de faire de la traduction ?
Au lycée, j'ai choisi de prendre la spécialité LLCE, littérature et culture anglaises. J’ai eu la chance d'avoir beaucoup de profs qui m'ont fait vraiment aimer la traduction. Il y avait un côté un peu challengeant. Et ça changeait de tout ce qui était littérature ce qui est très intéressant, certes, mais un peu plus monotone. Au lycée, on traduisait des textes très courants. Mais c'était surtout de la littérature. Et là, aujourd'hui, je me dis que je veux faire tout sauf de la littérature.
À l'université, j'ai fait un an de licence d'études européennes. Ensuite, j'ai basculé sur une licence LLCE en anglais. Puis j’ai fait un an d'Erasmus en Finlande, et j'ai fait un master de traduction en un an en Angleterre. Oui, justement, c'est là où j'ai fait un peu de touche-à-tout. J'ai travaillé comme interprète pour des missions très ponctuelles. C'était une ou deux fois par mois, pas plus, à l'hôpital de Exeter, dans la ville où j'ai fait mes études. Et donc, j'allais à des rendez-vous médicaux, je faisais la traduction en direct entre le médecin et le patient qui parle français.
Comment tu t'es préparée à traduire du vocabulaire médical ?
Justement, c'était dur de se préparer, parce que la seule information que j'avais, c'était l’unité je devais aller, par exemple « ophtalmologie », et j'avais aucun autre détail. Donc, je faisais des recherches globales sur le métier, sur les pathologies les plus communes, sur ce qui pourrait arriver. En fait, il faut anticiper la discussion sans avoir aucune idée de la manière dont ça va se dérouler. Mais tu te sens utile, et puis surtout, j’ai trouvé ça très enrichissant. C'est un peu stressant aussi parce que dans le médical, tu ne peux pas faire d'erreur. Il suffit juste que tu donnes le mauvais chiffre quand tu traduis une ordonnance pour que ce soit tout faux.
J’ai aussi travaillé dans la propriété intellectuelle pour un stage de deux mois, dans une petite agence de traduction de brevet dans une petite ville qui s’appelle Henley-on-Thames. Je traduisais les manuels de condition d'utilisation générale pour une maison de luxe. Je pense que je suis la seule personne à avoir lu les textes, et ma correctrice. Il y a plein de formulations très précises, très techniques avec des formulations juridiques complexes pour dire des choses simples. La première difficulté, c'était les connaissances techniques, en termes de syntaxe, vraiment linguistiques. La deuxième, c'est le contenu. Les brevets que j'ai traduits, touchaient à tout et n'importe quoi dans le domaine des sciences dures, type biologie, biochimie, physique, électronique, etc. Mais les brevets sont écrits par des gens dont c'est la spécialité, qui travaillent par exemple dans des grands laboratoires pharmaceutiques. Il y a donc des termes techniques, pour tout ce qui touche à la génétique et à la biochimie avec les formules chimiques.
Pendant mon temps libre, je traduisais des vidéos de conférences en ligne sur une plateforme où tous les sous-titres sont faits bénévolement. Ce qui est intéressant, c'est que ça traite de tous les sujets. Tu trouves des vidéos sur tout et n'importe quoi. C’est une bonne introduction au sous-titrage. Il fallait que je fasse la traduction en respectant les contraintes du sous-titrage. Je ne pouvais pas mettre plus de deux lignes par sous-titre et c'est limité à 42 caractères par ligne pour que la vitesse de lecture soit accessible.
Crains-tu que le métier de traducteur décline avec l’intelligence artificielle générative ? Qu’est-ce qu’un humain est capable de faire qu’une IA ne peut pas ?
Tu peux avoir des sous-titres qui sont faits par une IA. Sauf qu’il n’y aura pas toutes les compréhensions techniques de lecture, etc. Ça doit donc être vérifié. Ensuite, si tu dois traduire de la poésie, tu peux passer un texte dans une IA, mais il n’y aura pas tout le côté rime, son qui sont importants en poésie. Dans le domaine technique, il y a le vocabulaire qui est spécifique. Tu peux avoir des mots que tu utilises en chimie qui ont aussi une connotation dans le monde normal, dans le vocabulaire au quotidien. Le mot avocat a deux sens différents. Une partie de la traduction qu’on appelle la post-édition est un peu controversé. C'est un texte qui est généré par un traducteur automatique type « Google Traduction » et un traducteur humain repasse derrière pour corriger toutes les fautes. Pour résumer, l’IA peut traduire des textes simples, mais à partir du moment où tu rentres dans quelque chose de très spécialisé, ça ne passe pas.
Et puis, aussi, un autre aspect, il n'y a pas que l'aspect linguistique dans la traduction, il y a tout l'aspect culturel que l’IA ne prend pas en compte. Un exemple que j’ai vu passer sur les réseaux sociaux il n’y a pas longtemps, c’était une anglaise qui expliquait le sens du mot « attends ». En français, tu peux dire à quelqu’un « attends », ça ne va pas être mal pris. Alors qu’en anglais, ça se dit « wait », et « wait », c’est un ordre, ça peut être mal pris. Quand on apprend à dire « est-ce que je peux ? » à l’école, on nous apprend à dire « can I ? », sauf qu’en Angleterre, dire « can I ? » c’est un peu agressif, il vaut mieux utiliser « may I ? » ou « could I ? », les formulations un peu plus douces. Alors que ça veut dire la même chose pour l’IA.
Est-ce que tu trouves que c'est important qu’on conserve la traduction toujours vers la langue maternelle qui n'est pas forcément l'anglais ?
Oui, ça permet à des gens qui ne parlent anglais pas d’avoir aussi accès par exemple à des documents rédigés en anglais. Dans le cadre politique et même dans d'autres cadres, le fait d'avoir le choix de s’exprimer dans sa langue maternelle permet d'expliquer beaucoup plus d’idées sur lesquelles on pourrait être bloqué si on nous demande de faire qu’un discours en anglais.
Quelles qualités faut-il pour être un bon traducteur ?
Il faut être bon en rédaction et en français, parce que vu que la traduction se fait vers le français. Il faut connaître les règles de grammaire de base, et savoir conjuguer, ou même écrire sans faire de fautes. Je pense aussi que le point le plus important, c'est savoir chercher. Il faut aimer faire de la recherche et être très curieux parce que, en fait, dès que tu vas traduire un texte, tu vas t'intéresser, même pour un très court moment, à un sujet pointu. Il faut aimer chercher des textes en lien avec ça, pour voir comment ça a été traduit, ou si tu as des citations pour vérifier si elles n'ont pas déjà été traduites et pour pouvoir les réutiliser. S’il y a quelqu'un qui cite Shakespeare, il faut trouver comment cette citation a été traduite en français et que tu n’inventes pas une nouvelle citation.
Surtout, un autre point important, c'est renvoyer les projets dans les temps parce que les clients donnent une deadline à respecter.
Dirais-tu que tu exerces un métier de l’ombre ?
Oui, c'est sûr. Être traducteur, c'est vu comme un métier de l'ombre, mais ça devient de plus en plus en visible : maintenant sur les livres, sur la 1ère de couverture ou sur la 4e, c'est écrit, « traduit par ». Après tout ce qui est documents techniques, on ne signe pas. Le document a juste été traduit et personne ne saura que c'est toi qui l'as fait. Le fait qu'on ne détecte pas que le document a été traduit, c'est une preuve que tu as fait un bon travail. Moins on voit ton travail, mieux c’est. Généralement, quand on entend parler de traduction les rares fois dans les médias, c'est parce que la traduction a été très bien faite, ou au contraire, quand ils y en a qui ne comprennent pas comment un livre a pu recevoir un prix Nobel parce que la traduction a été vraiment dégueulasse.
Le fait d'être au second plan, est-ce que tu penses que ça a joué dans ton choix de métier ?
Je trouve que ce qui m'a intéressée, c'est le métier en lui-même. Le fait que ce soit un métier de second plan, ça ne m’a pas posé du tout de problème. Un des vrais problèmes que ça peut poser par contre, c’est la façon dont tu peux te vendre : par exemple, tous les travaux que moi j'ai fait, qui ne sont pas universitaires, je n'ai pas le droit de les montrer. Je ne peux pas m'en servir comme argument de vente. Je peux mettre dans mon CV ce que j’ai fait mais je ne peux pas donner d’exemples. Tu peux dire globalement ce que tu as fait mais tu ne peux pas dire « ah tiens, c’était sur ça précisément, c’est un brevet qui a été sorti par telle entreprise, à telle date, etc. ».
Ça reste quand même un travail invisible, mais les gens savent que ça existe. Je pense que si les gens, ils ne savent pas trop ce qu'on fait non plus. Justement, on parlait de l'intelligence artificielle, je suis sûre qu’il y a plein de gens qui sont persuadés que les traducteurs ne servent à rien car « Google Traduction » existe. Mais quand on entend que les entreprises utilisent « Chat GPT » pour faire des traductions de choses complexes, je me demande comment ça sort.
En France, la profession de traducteur n'est absolument pas protégée, dans le sens où tout le monde peut être traducteur, il n'y a pas besoin de diplôme. On a une catégorie de « traducteur assermenté », ce qu'il n'y a pas dans tous les pays européens. Ce sont des personnes qui sont habilitées à certifier l'authenticité de ta traduction sur tous les documents juridiques, etc. Si tu n'as pas cette assermentation, tu ne peux pas traduire des choses qui touchent au domaine juridique. Je trouve ça bien que ce soit protégé quand même, surtout pour des choses sensibles.
Une autre cause de la précarité dans le milieu de la traduction, c’est le fait qu’on soit payé au nombre de mots traduis. Les prix en France, ça va dépendre de la langue, de la qualité de la langue, de la complexité du texte, mais en général tu te fais payer entre sept centimes et douze centimes le mot. Si tu as un texte de 100 mots, ça te fait entre sept euros et douze euros. Tu peux passer une heure dessus, tout comme tu peux passer quatre heures dessus, parce que c'est un texte complexe. Ça ne marche que comme ça.
Interview réalisée et transposée par Antonin Verdot
Pour aller plus loin sur notre dossier spécial du mois consacré au secret, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales, Culture et Société sur notre blog.
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