Aujourd’hui, en Europe, les approches de ce territoire si singulier se traduisent en des pratiques et représentations multiples qui viennent à se rencontrer, pour se mélanger ou s’affronter. Les entretiens que Gilles Raveneau, enseignant-chercheur en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2, ainsi que trois membres de notre entourage (Garance, Arthur et Simone), nous ont aimablement accordés, nous éclairent sur les grands enjeux liés à la montagne.
La montagne en pratique : rencontres et conflits
« Elle est plurielle cette montagne : massifs rocheux, conceptions et habitants » explique G. Raveneau. Les différents acteurs qui l’habitent et la parcourent s’approprient, chacun à leur manière, ses multiples facettes.
Trois habitants de Haute-Savoie, une jeune femme, Garance, et un couple de retraités, Arthur et Simone, nous racontent leur expérience de la vie sociale dans cet habitat. « Il y a une convivialité avec les commerçants, et pas trop de monde. C’est très agréable et chaleureux », selon Arthur et Simone, arrivés récemment. Garance évoque une tradition annuelle du village de Thonon-les-Bains : « A la foire de Crête, on vend de tout, mais à l’origine, ce n’étaient que des produits locaux que les fermiers venaient vendre pour la dernière fois de l’année. Ils en profitaient pour acheter tout ce dont ils avaient besoin en ville avant de remonter dans leurs montagnes et de ne plus redescendre avant le printemps ».
Croix de Lora, commune de Vallorcine en Haute-Savoie (Pixabay)
Tous trois s’accordent sur la proximité avec la nature. Garance nous dit : « la campagne, le rural sont toujours tout prêt, même quand on est en ville. Être montagnard, c’est savoir lire la nature. ». Ils rendent également compte de l’écoulement du temps, qu’ils qualifient d’apaisant et contrôlable, bien à l’inverse de la précipitation urbaine.
De cette vision douce, nos interrogés évoquent tout de même certaines contraintes, qui persistent malgré la solidarité notable au sein des vallées : désert médical, faible développement des transports en commun, et difficulté générale d’accès aux services du quotidien. « Tu es loin de tout », déclare Garance.
La montagne est aussi le lieu d’un pastoralisme millénaire. Les ressources fourragères qui y poussent naturellement sont favorables à l’élevage extensif de bétail. La transhumance, c’est-à-dire la migration d’un troupeau d’un pâturage à l’autre, est une technique d’élevage encore bien ancrée en France. Elle concerne 60 000 exploitations, soit 18 % des élevages d’animaux. Les produits de ces élevages s’inscrivent souvent dans des circuits courts, auxquels les montagnards peuvent adhérer.
Locaux ou visiteurs occasionnels, de nombreux sportifs font également de la montagne leur terrain de jeu. Aujourd’hui largement aménagée, elle profite à l’économie touristique, le secteur montagneux représentant 20 milliards d’euros. En France, 350 stations s’axent sur la pratique du ski alpin. Par ailleurs, ces stations se renouvellent en été avec l’implantation croissante de l’écotourisme (randonnée, etc.). G. Raveneau décrit, par ailleurs, deux disciplines plus techniques s’inscrivant dans cette optique : l’alpinisme et la recherche de cristaux. L’alpinisme consiste à aller atteindre les sommets en combinant escalade et randonnée. La recherche de cristaux en est une variante, où l’on récolte un trésor plus tangible que le paysage : des matériaux précieux. « Il y a des minéraux qui portent un nom étant lié à l’histoire de leur découvreur. L’objet peut avoir une biographie particulière, être personnifié et investi de toute une agentivité ». D’après Pierre-Henry Frangne, professeur en esthétique et philosophie de l'art : « on y monte pour la pure contemplation, à la fois du sommet et du trajet, [mais] aussi pour se confronter soi-même à la nature grandiose et avec la sienne propre, sous la forme d'un combat, qui fait peur et qui fait souffrir, et qui constitue le mystère d'une course en haute montagne ».
Cristalliers dans le massif du Mont-Blanc (Pixabay)
Malheureusement, la rencontre de ces diverses pratiques, par les locaux et les touristes, ne va pas sans sa part de conflit. Les uns empiètent sur les ressources des autres. En tant que locale, Garance nous confie : « les JO dans les Alpes, je trouve ça nul. Déjà, mon côté chauvin ne veut pas plus de monde chez nous et puis, ça va accélérer le réchauffement climatique. On aura encore moins de neige et on n’est pas équipés pour recevoir autant de touristes ». Elle craint la dégradation physique et sociale de son lieu de vie.
La montagne comme idée : entre crainte et conquête
Avant de voir la montagne comme aménageable et habitable, les sociétés ont développé un rapport de méfiance avec ce milieu « sauvage ». Ses caractéristiques abruptes et dangereuses lui ont conféré de nombreux mythes au fil des civilisations, que nous détaille G. Raveneau.
En Europe, les peuples grecs avaient désigné le mont Olympe comme la résidence des dieux. L’espace montagneux est vu comme un lieu interdit aux Hommes, dans le sens qu’il subjugue leur nature humaine. Cette représentation s’inscrit dans la construction de notre conception occidentale opposant nature et culture. Si certaines croyances animistes ont subsisté durant le Moyen-âge, la plupart d’entre elles ont disparu avec l’avènement du christianisme. Ainsi, une approche auparavant humble et méfiante a été progressivement concurrencée et recouverte par une approche plus conquérante de l’environnement. Les travaux de l’anthropologue Philippe Descola nous éclairent sur ce processus de mutation des représentations : l’Occident actuel a fait progressivement la part belle au naturalisme (un système de croyances selon lequel l’être humain est séparé physiquement et spirituellement de son environnement). Il en découle que l’environnement est abordé comme une simple réserve de ressources, optimisable et navigable à souhait. G. Raveneau parle d’« approche prométhéenne » : « notre approche occidentale du monde, notre manière de conquérir, de coloniser le monde, de conquérir tous les espaces ».
Toutefois, nous conservons aujourd’hui un héritage des abondantes légendes montagnardes européennes. Garance évoque en France le « dahu », un « animal s’apparentant à un chevreuil, adapté aux terrains pentus grâce à deux pattes plus courtes que les deux autres ». Elisabeth Rabut, conservatrice du patrimoine, rapportait qu’en Haute-Savoie, « les glaciers représentent un lieu sur lequel des fées ou des sorcières […] dansaient à certaines heures de la nuit ou du petit jour ». La légende de Vârful Omu, dans les montagnes Bucegi des Carpates en Roumanie, narre l'amour tragique entre Radu Negru, transformé en statue de pierre pour protéger sa bien-aimée, Ileana, d'un dragon jaloux, symbolisant le triomphe de l’amour face aux forces obscures de la nature. En Europe, plusieurs dragons (« serpents de montagne » en finnois) « vivent » sous un roc : en Aragon (Espagne), un dragon hypnotiseur vit sous la montagne de Peña Uruel, et en Ombrie (Italie), le pape Saint Sylvestre aurait apaisé un dragon ravageur. Ainsi, Christian Abry explique que ces récits sont le vestige d’une approche animiste où chaque pic, chaque vallée et chaque ruisseau est habité par des esprits, des divinités ou des ancêtres.
L’investir pour des activités diverses, tenter d’acculturer d’autres usagers, choisir de la gravir occasionnellement ou s’en tenir à distance : nous continuons sans cesse de déployer une montagne d’approches face à ces reliefs. La question restera ouverte : comment s’approprier le sublime de la montagne, et faut-il seulement chercher à s’en approprier ?
Par Elisa Caba, Anna Caronna & Inès Jungmann
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à la montagne, consultez les articles de nos rubriques Relations Internationales et Société sur notre blog.
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