Samedi 7 décembre 2025 une nouvelle Miss France, Hinaupoko Devèze, est couronnée. Derrière les paillettes et les projecteurs, cette élection soulève une dynamique plus profonde sur les corps que nous célébrons et pose la question : qui cette figure représente-t-elle vraiment aujourd’hui dans une Europe définie par sa diversité ?
En effet, dès sa création en 1920, Miss France incarne un idéal de beauté au sein d’une dynamique politique. Comme l'analyse l'historien Aro Velmet, ces événements ont servi, dans un contexte d’après-guerre, à reconstruire une image nationale autour d'un corps féminin symbolisant la vitalité et le progrès. Cependant, le choix de ce corps n’est évidemment pas neutre. Il perpétue une pensée coloniale où la femme blanche et bourgeoise de la métropole constitue la norme, tandis que les femmes issues des colonies sont rendues exotiques ou tenues à distance si elles ne se plient pas aux standards esthétiques dominants.
Cette logique d'exclusion perdure encore aujourd’hui. Choisir la Miss France revient ainsi à désigner la « vraie Française » selon une vision conservatrice des standards corporels. Selon l'étude de H.I.G.C Jumara sur les concours internationaux, les gagnantes partagent presque systématiquement des traits occidentaux stéréotypés. Ainsi, même lorsque les femmes sont racisées, elles répondent souvent à un modèle fantasmé par un regard masculin et eurocentré avec des caractéristiques physiques similaires : traits fins, cheveux lissés et teint clair, créant une hiérarchie au sein même de la diversité. L'ancienne présidente du comité, Geneviève de Fontenay, avait elle-même exposé cette classification en déclarant qu' « une noire en couverture, ce n'était pas assez vendeur ».
Or, si ce concours est si problématique pourquoi connait-il autant de succès encore aujourd'hui ?
La popularité de Miss France, comme celle des concours voisins en Europe, repose sur sa capacité à simuler une illusion d’union nationale. Le concours mobilise un fort sentiment régional, notamment dans le Nord-Pas-de-Calais, qui dépasse les appartenances politiques. Cette dimension régionale, puis nationale, créait un sentiment d'appartenance autour d’un même emblème qui devient une source de convergence et d’accords. Mais cette union reste à nuancer. En effet, dans une Europe traversée aujourd’hui par des luttes et contestation sociales relatives à la reconnaissance de la diversité des corps et des genres, ce concours agit plutôt comme un refuge conservateur dans lequel est célébré un corps idéalisé qui rassure en offrant une image figée de la femme, opposé à l’abolition de certaines normes patriarcales.
Au-delà du symbole, le succès actuel de Miss France implique des conséquences néfastes bien réelles. Ces concours sacralisent une vision toxique de la réussite féminine et participent à la sexualisation d'un corps relégué à simple objet de consommation impactant directement la santé des candidates. En effet, selon l’étude de S.H. Thompson, 48,5 % des candidates désirent être plus minces, 57 % suivent un régime drastique pendant le concours, et 26 % souffrent ou pensent souffrir de troubles du comportement alimentaire.
Or, ces mêmes conséquences dépassent les limites de la scène pour toucher directement les spectatrices. Depuis 2003, plus de 90 % d'entre elles indiquent se comparer physiquement aux candidates, renforçant des complexes face à des standards inaccessibles. En ne célébrant qu'un type de corps jeune, valide, mince et conforme aux traits occidentaux, Miss France signifie implicitement à des millions de femmes européennes que leurs apparences ne méritent ni représentation, ni couronne.
En somme, choisir une Miss France revient à choisir quel miroir nous tendons à la société. Ce miroir qui reflète encore aujourd’hui une image partielle et erronée des corps que l'Europe possède. Tant que la représentation de la beauté restera limitée à un modèle unique et normatif hérité de l'époque coloniale, nous perpétuerons une hiérarchie qui attribue aux corps différents une place marginale.
La question n'est pas seulement française, mais européenne : quand l'Europe acceptera-t-elle enfin que la beauté soit aussi diverse que ses populations ?
Par Mateo Cabete
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au corps, consultez les articles de nos rubriques société et relations internationales sur notre blog.
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