Au Japon, les entreprises doivent mesurer le tour de taille de leurs employés. Le gouvernement japonais a établi un tour de taille maximum (1). Sous prétexte de lutte contre l’obésité, le gouvernement transforme le corps mince en norme institutionnelle et en indicateur d’appartenance à une classe sociale particulière.
Illustrant un contrôle social, le corps est donc un véritable marqueur social. Ceci n’est pas une notion nouvelle, ni même cantonnée à une aire géographique particulière. Si aujourd’hui en Occident, le corps mince est un signe de capital économique, cela n’a pas toujours été le cas.
Au Moyen Âge, la minceur illustre une sous-alimentation et un corps malade, alors que les corps ronds ou corpulents sont associés à la richesse, la bonne santé et la fécondité pour les femmes. Pour être « bien considéré » dans la société il valait mieux avoir un physique corpulent que mince. Avec l’industrialisation les rapports changent. Cela se voit par exemple dans Germinal de Zola, dans la classe ouvrière les corps minces sont rejetés car considérés comme « trop faibles » et « trop peu résistants ». Toutefois, au fur et à mesure, les corps corpulents deviennent un symbole des travailleurs ouvriers et sont donc délaissés par les classes élevées comme norme sociale. Cette évolution est étudiée par Bourdieu qui explique que « les normes corporelles changent avec les conditions matérielles d’existence ».
Désormais dans une société où le recours à l’alimentation n’est plus un problème, le corps mince est devenu la norme. Luc Boltanski s’inspire de Foucault et reprend cette idée en précisant que « L’entretien de soi est alors un ensemble de dispositions intégrées volontairement de sorte à cultiver son propre corps. ».
Cette conception est aujourd’hui présente en Occident. En France notamment, où la posture et le langage corporel sont essentiels. Dans les classes élevées, ils doivent être mesurés et retenus, à l’inverse des classes populaires où les gestes seraient « plus directs ». Cela peut se retrouver dans la manière de se tenir à table ou dans la pratique différenciée des sports, en passant du golf à la boxe.
Au Royaume Uni, la manière de se tenir et de marcher est un symbole social direct. De plus, les femmes de la « working class » vont être perçues par les classes moyennes comme « vulgaires » de par leurs vêtements voyants et leurs maquillages, à l’inverse des classes supérieures qui ont la maîtrise de leur corps. Cette idée de mise en valeur du corps ou non se retrouve aussi en Suède, où les vêtements permettent selon les marques et les codes corporels dits nordiques de hiérarchiser les individus selon leur classe.
C’est le même cas aux États unis, où les corps considérés comme plus précaires vont plus avoir tendance à être obèses car davantage exposés aux fast food et à la malbouffe. À l’inverse, l’idée de fitness est associée aux classes supérieures blanches urbaines qui savent discipliner leur corps. Les précurseurs du fitness font écho au mythe américain « no pain, no gain », qui rentre dans l’émergence du culte de la performance. Aux États-Unis, le corps est un marqueur de classe mais aussi géographique entre l’urbain et le rural.
Toutes ces visions sont occidentales, certes, mais elles se retrouvent aussi au Japon ou en Chine où le corps mince est au centre de la vision « parfaite » du corps pour les classes sociales élevées.
Mais un peu plus loin, si nous nous éloignons des conceptions que nous avons du corps mince comme un idéal. Il existe d’autres sociétés où les corps valorisés sont différents. Par exemple, en Mauritanie, dans les musiques la femme ronde est décrite comme désirable et respectable. La corpulence féminine est traditionnellement associée à la beauté, à la richesse et à la capacité à fonder une famille. Certaines pratiques, qui sont certes aujourd’hui en recul mais qui persistent, illustrent cela. C’est le cas par exemple de la pratique du leblouh (gavage), qui consisté à encourager les jeunes filles à prendre du poids avant le mariage, pour faire bonne impression. Ce principe-là se retrouve aussi au Nigéria. Dans le pacifique, dans l’archipel de Samoa, le corps est associé à la puissance et à l’autorité, que cela soit chez les femmes ou chez les hommes. Les chefs traditionnels (matai) sont souvent corpulents, la taille étant associée à l’autorité.
Ainsi, le corps est l’un des premiers marqueurs sociaux. C’est pourquoi, très souvent, dans les analyses sociologiques il est dit que « avant même de parler, nos corps parlent pour nous ». Selon l’habitus de Bourdieu « la société est inscrite dans le corps », le corps devient donc « un miroir du social » (David Le Breton).
Par Maïssane Bertrand-Bouchet
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au corps, consultez les articles de nos rubriques culture et relations internationales sur notre blog.
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