Masser des migrants notamment à la frontière polonaise dès 2021 afin de déstabiliser l’Europe. Voilà la méthode de la Biélorussie, alliée de la Russie, pour susciter la panique chez une opinion publique européenne. Les corps des migrants, entassés ou relégués dans des endroits indignes, apparaissent plus que jamais politiques.
Inciter les personnes migrantes présentes sur son territoire à le quitter pour enclencher un rapport de force avec les États voisins n’est pas nouveau, surtout de la part de dirigeants autoritaires. En mars 2020, le Président turc Tayyip Erdogan invitait les personnes déplacées, venues surtout de Syrie, à rejoindre l’Europe. L’autocrate sait appuyer là où ça fait mal, la peur d’une « submersion migratoire » instrumentalisée par les discours populistes en Europe. Utiliser les corps des personnes migrantes pour obtenir des renégociations, c’est ce qui s’est produit en 2016. Des accords entre la Turquie et les États-membres de l’Union européenne ont contraint l’Etat turc à conserver les personnes déplacées sur son sol en contrepartie d’une aide financière.
La Biélorussie utilise le même moyen de pression sur une Europe tiraillée entre une volonté de respecter l’État de droit et une autre de repousser les personnes migrantes hors de son territoire. En 2021, alors que la Pologne était encore gouvernée par le parti de la droite réactionnaire « Droit et Justice » (PiS), la Biélorussie a poussé les personnes migrantes à quitter son territoire pour rejoindre l’UE, en aménageant un hangar près de la frontière polonaise.
Venues majoritairement du Moyen-Orient, les personnes migrantes peuvent affoler une partie des opinions publiques en Europe. L’image de leur corps est instrumentalisée à cette fin, dans des sociétés où les photos et vidéos ont un poids important. Les populistes, surfant sur un sentiment anti-migrant, usent de ces images et les diffusent sur leurs réseaux sociaux. Les autorités biélorusses et polonaises restreignent cependant l’accès de la frontière aux journalistes et aux organisations internationales, la captation des personnes déplacées pouvant constituer la preuve d’une violation de leurs droits fondamentaux.
Véritable zone de non-droit, la frontière est contrôlée par des autorités qui n’hésitent pas à recourir à des modes d’action arbitraire. Face aux corps affaiblis de personnes ayant parcouru des dizaines de milliers de kilomètres dans des conditions indignes, de faim, de froid, de fatigue, se dressent les corps des gardes-frontières intimant l’ordre aux personnes migrantes de rester éloignées de leur pays.
Les deux camps, polonais et bélarusse, instrumentalisent parfois le corps de leurs soldats qui protégeraient les corps vulnérables des personnes migrantes face aux forces de l’autre pays. C’est le cas du ministère de la défense polonaise qui a diffusé une vidéo de la sorte sur les réseaux sociaux afin de fustiger la politique agressive de la Biélorussie et de promouvoir la bienveillance des garde-frontières polonaises.
Laissées à leur compte, espérant passer la frontière sans se faire repérer par les autorités polonaises et bélarusses, les personnes désireuses de la franchir restent souvent plusieurs heures dans la forêt de Bialowieza, une des plus grande forêt de Biélorussie, qui jouxte la frontière polonaise.
Leur corps épuisé est encore mis au défi des barbelés, des pièges à animaux ou autres objets tranchants, et aussi d’une faune souvent hostile et source d’inquiétude la nuit. Mais surtout les personnes en exil redoutent d’être vu par les gardes-frontières ou d’être senti par leurs chiens. Brutalisés et affamés durant le parcours migratoires, les corps doivent subir en plus la crainte, la nécessité d’être cachés, et le froid glacial en hiver.
Par Antonin Verdot
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au corps, consultez les articles de nos rubriques Société et Culture sur notre blog.
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