L’ INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : QUAND LE SECRET TUE LA CRÉATION ARTISTIQUE

À l’heure où l’Europe s’efforce de construire sa souveraineté numérique, un affrontement discret mais destructeur s'immisce dans l’innovation technologique. Longtemps, le progrès s’est appuyé sur un pacte fondé sur la transparence : le brevet. Mais, l’IA générative l’a substituée par une logique d’opacité totale, où règne le secret des affaires.

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3 min ⋅ 01/02/2026

En janvier 2025 sortait Hypnocrate, un essai écrit de la main du philosophe hongkongais Jianwei Xun relatif à « la fabrique du réel » sous la présidence Trump. Cependant, trois mois plus tard cet écrit intrigue pour une toute autre raison : il s'avère que l’auteur en question n’existait pas, et que le livre s’est révélé être le pur produit de l’intelligence artificielle. Cette supercherie n’est pas anecdotique, car elle met en lumière une réalité inquiétante pesant sur la création artistique. L’affaire Hypnocratie met en  évidence la dérive de notre société contemporaine où l’origine de la pensée se brouille, un monde qui, comme le souligne Fabrice Frossard, glisse vers une « délégation cognitive» dans laquelle l'auteur s'efface au profit de la machine. Un problème d'identité littéraire, qui n'est en réalité que le symptôme d'un secret industriel bien plus vaste.

Une rupture dans la protection artistique

En effet, ce glissement annonce une rupture drastique avec la logique de la protection de la création artistique. Dans la tradition, le contrat de l'innovation européenne est fondé sur le système du brevet dans lequel l'inventeur obtient un monopole, mais à la seule condition qu'il dévoile son secret technique au public. Cependant, avec l’apparition des IA génératives, ce pacte de transparence semble peu à peu se rompre. Les géants de la Tech, représentés en Europe par des interfaces telles que Mistral AI, ne suivent pas cette tradition juridique. Ils ne brevettent pas mais semblent au contraire se tourner vers le secret et l’enfouissement des idées. Ils invoquent ainsi une directive de l’Union européenne de 2016 sur la protection des savoir-faire et des secrets d’affaires pour sceller leurs données. 

Le résultat se solde par l’idée d’une boite noir ou Black Blox, selon Frank Pasquale, professeur de droit spécialiste des questions sur l’IA, qui se résume simplement à fournir des textes générés mais qui ne mentionnent jamais les milliards d'œuvres ingérées, sacrifiant ainsi la tradition du brevet et menaçant création artistique.

Le virage de l’AI Act 

Ce culte du secret a par ailleurs pris une toute autre dimension une fois politisé lors des négociations de l'AI Act en 2024. Alors que le Parlement européen exigeait la transparence totale sur les sources, la France a opéré en coulisses pour maintenir le blackout comme l’a révélé Euractiv. Au nom de la souveraineté, Paris et Berlin ont fait bloc pour protéger l'opacité de leurs champions technologiques. 

Cette stratégie a par ailleurs été soutenue par un lobbying intense tel que Mistral AIT qui à influencé à Bruxelles l'ancien secrétaire d'État Cédric O pour maintenir ce système d’opacité. En effet, avec l'appui de grands industriels tels que René Obermann (Airbus), ils ont martelé via des lettres ouvertes que la transparence « menacerait la compétitivité » de l'Europe. Ainsi, le secret des affaires a cessé d'être une stratégie commerciale pour devenir, à ce moment précis, une raison d'État.

Le compromis final de l'AI Act porte la marque de cette dissimulation en n'imposant aux entreprises d’IA de fournir qu'un simple « résumé » des données. Pour le Syndicat National de l’Édition (SNE), ce résultat constitue un réel danger; représentant un risque important de violation d’une directive de 2019 qui attribue pourtant aux auteurs une protection avec un droit d'opposition appelé opt-out. En effet, ce résultat pose divers questionnements et alerte sur la situation artistique, culturelle et tout simplement sur le propriété de nos idées au sein de l’ère du numérique. Comment un artiste peut-il s'opposer à l'utilisation de son œuvre s'il lui est impossible de savoir qu'elle lui a été volée? Ainsi, le secret inverse la charge de la preuve et transforme l'artiste en fournisseur anonyme de concept brut dépossédé de son style et de sa rémunération.

En somme, si nous acceptons que le secret des algorithmes l'emporte sur le droit d'auteur, nous acceptons un monde où la création humaine devient invisible et finalement interchangeable. L'affaire Hypnocratie nous avertit quant à l'origine de l'œuvre qui, lorsqu'elle devient secrète, remet en cause la notion même de vérité et d'auteur qui se dissout peu à peu. L'Europe se retrouve ainsi aujourd’hui à un tournant et doit choisir entre être le continent des « boîtes noires » technologiques ou celui de la lumière culturelle ?

Par Mateo Cabete


Pour aller plus loin sur notre dossier spécial consacré au secret, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales et Société sur notre blog. Retrouvez pour l’occasion, deux interviews !

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