Pendant plusieurs années, l’Etat français a gardé le silence sur la répression policière du 17 octobre 1961 à Paris (1). Elle a eu lieu durant une manifestation pacifique d’Algériens organisée par la fédération de France du Front de Libération Nationale. Ce secret d’Etat est resté entretenu par les autorités jusqu’en 1990.
Mais, ce n’est que bien plus tard que des historiens se sont penchés sur le sujet permettant à cet événement d’être reconnu publiquement. En 2012, le président François Hollande reconnaît « avec lucidité », au nom de la République, la « sanglante répression » au cours de laquelle ont été tués « des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ».
Souvent, après certains conflits violents, la population est meurtrie et divisée. L’Etat a parfois aussi commis des erreurs d'ingérence ou des crimes de guerre. Pour repartir sur de « bonnes bases » il convient parfois d’oublier ou de garder secret sur ce qu’il s’est passé pour continuer d’avancer. C’est le cas de nombreux pays. Mais le secret agit sur la mémoire, la transforme, la déforme et forcément la retarde. Dès lors, il convient de se questionner si le secret aide réellement à la pacification ou si cela entrave la mémoire collective.
En France, après la guerre d’Algérie, le gouvernement en place impose le secret. En effet, les accords d’Evian en 1962 sont suivis d’une grande loi d’amnistie pour les actes commis durant cette guerre qu’ils soient réalisés par le FLN, les harkis, l’OAS ou par les militaires français. Elle est complétée en 1966 puis votée en juillet 1968 pour une amnistie totale. Ces lois ont pour objectif de tourner la page du conflit pour apporter une stabilité en France et à l’Algérie indépendante, en évitant des poursuites judiciaires massives pour des faits de violence extrême.
En pratique cela signifie, que la torture, les exécutions ou disparitions forcées ne peuvent pas être poursuivis judiciairement. Il y a donc un effacement juridique des crimes. Cette amnistie est très contestée et peut poser problème pour les victimes. Les victimes algériennes n’ont jamais obtenu justice et les personnes disparues n’ont jamais pu être retrouvées ni même jugées.
Cela pose aussi problème avec le droit international qui impose un jugement de ce type de conflits. Ces lois compliquent le travail de mémoire et de reconnaissance. Il est difficile de construire une mémoire collective si les traces de ce conflit sont effacées. C’est d’ailleurs pourquoi Emmanuel Macron en 2018 reconnait officiellement la torture, mais pas d’un point de vue juridique.
Les lois d’amnisties ne sont pas qu’une histoire française. En traversant la frontière française, en Espagne, une mémoire basée sur le secret a aussi été votée. Le Pacto del olvido dite loi d’amnistie de 1977, consiste à ne pas rouvrir les crimes de la guerre civile. Il empêche de juger les responsables de la répression franquiste et tait certaines violences (des républicains comme des franquistes) dans le but de reconstruire une démocratie stable. Nombreuses sont les personnes qui ont fait partie de la dictature de Franco, les juger reviendrait à « diviser la société ». Pour la transition démocratique oublier semble être le meilleur outil de réconciliation. Cela permet aussi de libérer les prisonniers politiques.
Mais les effets ne sont pas que positifs, il y a une forme d’ impunité, une impossibilité de poursuites judiciaires et un silence imposé aux victimes. Certaines familles cherchent encore les corps de leurs proches morts mais n’arrivent pas à retrouver les informations nécessaires, les preuves étant détruites.
Pour certains espagnols la justice n’a pas été faite. Les institutions ont passé sous silence tous les actes violents commis. Dans la société, le secret reste. La mémoire existe, mais elle n’est ni publique ni légitime, car peut se faire uniquement dans les familles où il reste encore des témoins, ce qui se raréfie. Récemment, des personnes et associations espagnoles tentent de sortir de ce secret en témoignant et en cherchant la vérité. C’est ce que met en avant le documentaire El silencio de otros.
Le plus souvent les lois d’amnistie ont lieu après des conflits internes comme au Sénégal après le conflit de Casamance ou encore en Colombie après la guérilla avec l’accord pour la discrétion.
Ainsi les secrets mémoriels sont bien plus présents que ce que l’on pourrait penser. Après des conflits déchirants, pour les Etats la solution de pacification semble parfois être d’oublier tout ce qu’il s’est passé. Mais le secret empêche les mémoires collectives et nationales de se faire totalement. Le rôle des témoins qui continuent à faire perdurer les mémoires ainsi que le travail des historiens est alors essentiel.
Secret et mémoires ne sont pas compatibles.
Par Maïssane Bertrand-Bouchet
Pour aller plus loin sur notre dossier spécial du mois consacré au secret, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales et Culture sur notre blog.
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