Que l’on s’intéresse ou non à la mode, tout le monde a déjà entendu parler de pièces dites « intemporelles ». Aujourd’hui, la palme d’or de l’intemporalité est attribuée au débat infondé autour de la tenue des jeunes filles à l’école, constamment réprimandées sur fond de sexisme systémique.
Si le sujet peut sembler futile pour certain.e.s, il ne faut pas sous-estimer sa portée au niveau social et politique. En septembre 2020, l’institut de sondage IFOP en partenariat avec le magazine Marianne, a interrogé un échantillon de la population française âgée de plus de 18 ans, au sujet de « la tenue correcte pour une fille au lycée ». L’intitulé du sondage, au même titre que ses résultats, atteste d’un sexisme ancré et banalisé : 66 % des interrogé.e.s souhaiteraient interdire le « no bra ». Cette expression désigne pourtant le simple fait de ne pas porter de soutien-gorge en dessous de ses vêtements.
Résultats du sondage IFOP
En un sens, l’uniforme limiterait les remarques sexistes quant aux tenues des jeunes filles, et permettrait de couper l’herbe sous le pied à celles et ceux clamant haut et fort que les filles provoquent, voire veulent provoquer, avec leurs tenues. C’est pourquoi l’Assemblée nationale et le Sénat ont respectivement vu passer deux propositions de loi : l’une portée par le Rassemblement National (RN) en septembre 2022, l’autre par Les Républicains (LR) en janvier 2023. Ces deux propositions ont finalement été rejetées.
Ailleurs en Europe, certains pays mettent pourtant en avant l’uniforme scolaire. L’Angleterre s’impose comme le maître en la matière, comme le montre une étude intitulée « Attitudes to school uniform »[1]. Celle-ci a été réalisée par Trutex, marque d’uniforme scolaire anglaise vieille de 150 ans, en collaboration avec l’association The Diana Award, œuvrant pour redonner le pouvoir aux jeunes. En effet en Angleterre, 79 % des écoles primaires obligent le port de l’uniforme, et ce chiffre s’élève à 98 % dans les collèges et lycées.
Véritable championne de l’uniforme, l’Angleterre n’échappe toutefois pas au débat sur les tenues des jeunes filles, mais avec un angle différent. En 2022, de jeunes Anglaises ont témoigné du harcèlement de rue qu’elles subissaient lorsqu’elles étaient habillées en uniforme, et ce, de la part d’hommes dans leur soixantaine. Ces mêmes jeunes filles ont alors courageusement lancé une pétition pour interdire les uniformes d’écolière dans les sex-shops et films pornographiques, puisqu’ils participent largement à la sexualisation de cette tenue supposée neutre. Et si les filles n’étaient pas l’origine du problème ? Le problème ne réside ainsi pas dans le choix vestimentaire des filles, mais dans le regard que la société patriarcale porte sur elles.
Face à un débat creux, une vague de contestation a envahi en 2020 l’espace public français. Le hashtag #BalanceTonBahut a fait le tour de Twitter permettant aux filles de dénoncer les remarques sexistes et dégradantes qu’elles ont pu entendre dans leurs établissements, souvent basées sur leur façon de s’habiller. Au même moment, le 14 septembre 2020, a commencé une semaine de contestation au sein même des collèges et lycées. Le principe était simple : venir habillé.es en tenue jugée incorrecte – hauts décolletés et jupes courtes par exemple – pour signaler l’absurdité du débat concernant le corps de jeunes filles et provoquer directement les règles tacites des établissements.
Au même moment que la vague de contestations en 2020, le ministre de l’Éducation de l’époque, Jean-Michel Blanquer, appelait de manière provocante à porter une « tenue républicaine ». Remarque audacieuse quand on sait que Marianne, symbole de la République française, posait sein nu au premier plan de l’œuvre de Delacroix. Aujourd’hui, une simple bretelle de soutien-gorge choque, et c’est alarmant.
[1] Traduction libre : Opinions sur l’uniforme scolaire.
Par Pauline ROYER
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à la mode, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales et Culture sur notre blog.
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