Dans chaque société la mort est inévitable mais dans les pays en guerre, la mort devient omniprésente au sein de la société. Le deuil est une pratique sociétale essentielle au sein des sociétés, mais il est parfois utilisé comme un outil de résistance ou de répression. Zoom sur la guerre en Ukraine.
Au cours de ces dernières années, le nombre de conflits ne cesse d'augmenter. Ils ne touchent pas uniquement les militaires mais aussi de nombreux civils. Toucher aux pratiques du deuil, ne pas le respecter, peut être une manière d’imposer une idéologie ou d’affaiblir l’ennemi. Sans chiffre officiel, le think tank américain Center for Strategic and International Studies estime le nombre de victimes, depuis le début du conflit, à 1 million côté russe (dont 250 000 morts) et 400 000 côté ukrainien (dont 60 000 à 100 000 morts). Le deuil est donc omniprésent dans ces sociétés en guerre où il est érigé en symbolique politique. C’est notamment le cas dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie où le deuil ne relève plus de la sphère intime est devient à la fois un outil médiatique et symbolique mais aussi une stratégie de pression sur l'ennemi.
En Ukraine, depuis le début de la guerre, le but est de mobiliser la population. Il convient alors pour l’armée et le gouvernement de transformer les pertes en « engagement ». En effet, les soldats tués au front sont perçus et honorés comme des héros nationaux. Cela passe par des funérailles publiques, rendues très visibles. Les discours officiels prononcés valorisent le sacrifice. C’est par exemple le cas du discours de Volodymyr Zelensky du 29 août 2023 pour la « journée des défenseurs » valorise la sacrifice, notamment lorsqu’il parle des soldats tués. À travers leur sacrifice, le Président Zelensky fait l'éloge de l'Ukraine : « il n’y a pas de mots pour décrire sa force, sa grandeur et son abnégation ». Fortement valorisé, la mort est une manière de protéger la nation et ses valeurs. Le deuil sert ici à renforcer une certaine cohésion nationale et à encourager la mobilisation armée. La douleur du deuil devient une ressource morale pour continuer la guerre. Le deuil est réutilisé pour construire un récit patriotique. Les morts sont intégrés dans un récit national symbolisant la résistance face à l’agression. Cela permet de créer une mémoire collective en temps réel et de renforcer l'identité nationale ukrainienne tout en légitimant le combat.
La mort des soldats ukrainiens est aussi utilisée pour gagner la bataille de l’opinion internationale. Le deuil est largement diffusé à travers des vidéos sur les réseaux sociaux, des images, des témoignages de familles endeuillées ou encore des cérémonies retransmises. Cela donne de la visibilité au deuil des ukrainiens, tout en suscitant l’émotion à l’étranger. Cette diffusion du deuil peut de manière inconsciente jouer en faveur du gouvernement ukrainien pour obtenir un soutien politique, militaire et humanitaire au niveau international. Le deuil est une arme de communication.
En plus d'être utilisé dans une bataille d’opinion, le deuil des ukrainiens est utilisé pour illustrer la violence des adversaires. Ainsi, il renforce la haine contre la Russie et le rejet de l'ennemi. Cela est utilisé comme justification d’une certaine poursuite du conflit.
En réalité, l'instrumentalisation du deuil est spécifique en comparaison aux anciens conflits, puisqu’il devient numérique et globalisé, et donc visible en temps réel. Ce qui amplifie la présence de la mort au sein de la société ukrainienne mais aussi internationale.
Le deuil est aussi utilisé par les russes comme outils de pression contre les ukrainiens. En effet, dans certains conflits, l’instrumentalisation du deuil est un outil de violence. Dans de nombreuses guerres modernes, le deuil est empêché, ce qui est une manière d’imposer une violence psychologique à l’adversaire. À cause des bombardements, les corps ne peuvent pas être récupérés, ils sont laissés à l’abandon, ce qui entrave le deuil. Certaines personnes sont portées disparues et jamais retrouvées, d’autant plus qu’il est souvent difficile d’identifier les victimes. De nombreuses familles ukrainiennes n’ont aucunes traces de leurs proches. C’est le cas par exemple expliqué de Valentyna Yeremenkoveuve citée par Le Monde : « Nous n’avons pas entendu parler de Mykola [son mari, NDLR], il ne reste que le calendrier déchiré sur le mur, et le 19 mars est le dernier jour où une feuille a été déchirée… c’est à ce moment-là qu’il a disparu ». Comme le montre un article de La Vie, l’attente des familles devient insoutenable psychologiquement. Ne pas retrouver le corps d’un proche empêche les familles de faire le deuil.
Empêcher le deuil agit comme une arme indirecte sur la société civile. En effet, cela maintient l’angoisse des familles, apporte une fatigue morale et désorganise la société qui perd patience. Cela peut aussi éroder la capacité de résistance sur le long terme. Ce type d’action peut être mis en parallèle avec la répression des manifestants en janvier 2026 en Iran. Cette dernière a fait de nombreux morts en très peu de temps. Face à l’ampleur, certaines familles n’ont pas retrouvé les corps de leur proche. Il leur a même parfois été demandé de payer pour récupérer les corps de leurs proches afin de faire leur deuil. Empêcher le deuil est une arme de répression. À cela s’ajoute, le fait que certains lieux de mémoire et de commémoration sont rendus inaccessibles.
Le contrôle de l’information en temps de guerre se concentre notamment les morts. Contrôler leur nombre est une manière de contenir le récit historique. On constate très souvent un retard ou même une absence d’information sur les victimes renforçant l’incertitude des familles qui sont dans l’attente. C’est le cas en Russie, où le deuil est contrôlé pour limiter les effets négatifs. Le deuil est beaucoup moins montré et reste très encadré. La faible médiatisation des pertes réelles qui s’accompagne de cérémonies discrètes permet d’éviter une émotion collective trop importante qui entraînerait un rejet massif de la guerre, d'après un article de Mediapart avec son titre. Ainsi, le deuil est canalisé pour ne pas devenir contestataire.
Somme toute, dans ce conflit, certaines logiques du deuil en temps de guerre se retrouvent, comme la glorification des soldats morts même si toutefois la Russie se fait plus discrète. En Russie, le deuil est rendu invisible pour éviter toutes contestations contre la guerre tandis qu’en Ukraine le deuil est médiatisé et honoré à des fins symboliques. Le deuil peut aussi être utilisé comme moyen de pression contre l’adversaire. Même la fin de vie devient une stratégie pour les belligérants.
Par Maïssane Bertrand-Bouchet
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à la fin de vie et à l'euthanasie, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales et Culture sur notre blog.
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