LES FORMATIONS À L'ARTISANAT DE LA MODE FACE AUX DÉFIS SOCIAUX ET ENVIRONNEMENTAUX

Sur le marché du travail, rester en phase avec ses valeurs est de plus en plus recherché. L’artisanat de la mode tente de séduire ces jeunes en quête de métier-passion. Les grandes maisons du luxe mettent en avant leurs écoles pour faire perdurer leurs savoir-faire, tout en commençant à prendre en compte les défis environnementaux.

MINERVIEWS
4 min ⋅ 01/07/2023

Un développement nécessaire de l’accès aux métiers d’exception

Paris est mondialement reconnue comme la capitale de la mode. Certains pays d’Europe se sont spécialisés dans des domaines précis du luxe, comme l’horlogerie en Suisse, ou l’automobile en Allemagne. La France, elle, trouve une grande partie de sa richesse dans la mode de luxe. En effet, les plus grosses fortunes du pays sont des familles qui détiennent des grandes maisons, comme Bernard Arnault avec LVMH ou les Wertheimer avec Chanel.

Cependant, la baisse de main d’œuvre qualifiée dans les professions de la mode constitue un frein pour la continuité du rayonnement international de la France. Les grandes maisons et même l’Etat s’inquiètent du faible attrait des jeunes pour ces formations. Du côté des élèves, la sélection est très difficile, et les places dans les écoles, souvent privées et chères, sont peu nombreuses. Ces dernières sont pour la plupart à Paris, et tous n’y ont donc pas accès. Les maisons de mode, l’Éducation nationale, ou encore l’Onisep, souhaitent donc organiser des « Etats généraux des métiers d’art » afin de revaloriser les formations d’artisanat de la mode auprès des élèves.

Ce manque important de personnel pousse certaines associations du domaine à proposer des formations pour l’insertion des personnes en situation de précarité. Le défi est majeur mais le manque d’ouvriers encore plus. En effet, avec trop peu de travailleurs qualifiés, la mode de luxe ne pourra pas maintenir son savoir-faire. Alors que dans certains pays comme le Japon, « les maîtres artisans sont des trésors nationaux », la France a du mal à garder ses employés. Le designer Ramesh Nair explique que « nous devons aussi valoriser le savoir-faire unique de nos artisans qui transforment ces matières en objets d’art ». Le risque de débauchage[1] est également présent puisque la main d’œuvre qualifiée fait la richesse des maisons de mode.

Les formations aux métiers de la mode se développent toutefois en l’Europe. Des écoles de mode sont ouvertes dans des grandes villes comme Paris, Milan, Rome et Amsterdam. En France, des formations sont ouvertes en province, comme à Marseille, permettant de réduire les inégalités géographiques. Ces écoles diversifient leurs méthodes en proposant des formations en alternance ou la participation à des défilés de la Fashion Week, offrant ainsi à leurs étudiants l’opportunité de se faire un nom. L’important dans ce domaine étant de maintenir l’image auprès des consommateurs, la qualité des produits est extrêmement recherchée, et le faux pas n’est pas permis. Leurs employés doivent donc être des artistes, en plus d’être des artisans hors pairs.

Fashion Week Londres (Melike Cinpolat)Fashion Week Londres (Melike Cinpolat)

Une évolution des formations vers une mode plus durable

Si l’accès aux formations de la mode doit se montrer plus encourageant, le contenu de ces formations doit lui aussi évoluer, notamment sur les questions environnementales. La mode est la deuxième industrie la plus polluante. Elle émet 10% du CO2 mondial, 35% des pollutions océaniques mondiales (dues aux microfibres textiles), et est à l’origine de 20% de la consommation d’eau mondiale. Le renouvellement infini des produits est intrinsèque à la mode. Benjamin Simmenauer, professeur à l’Institut Français de la Mode, précise que « son principe même est que le nouveau a plus de valeur que l’ancien » et que « le vêtement est un indice de performance sociale ».

Cependant, il devient nécessaire pour les maisons de luxe d’aborder la protection de l’environnement. De nouveaux fonctionnements et organisations, de la production à la vente, seraient effectivement souhaitables. Ceci est confirmé par une étude de Sensu Insight sur le greenwashing : 93% des interrogés en ont identifié dans le mois passé, et seulement 35% ont globalement confiance en les marques de mode. Selon une étude du cabinet de conseil BCG, 64% des jeunes futurs consommateurs du luxe s’attendent à des entreprises engagées. Dans les maisons de luxe, comme Chanel, Prada, Kering (2ème groupe d’entreprises après LVMH), l’image prime. Les engagements publics, promesses et campagnes, pour la protection écologique se sont donc multipliés, tandis que la pollution produite par les maisons de luxe reste taboue et que les véritables changements tardent.

Depuis 2011, plusieurs marques font partie de la campagne Detox de Greenpeace exigeant :  responsabilité sociale, transparence, et élimination de certaines substances. En 2019 est signé le Fashion Pact, autant par des marques de fast-fashion que par des maisons de luxe. Ce sont des objectifs quantifiés, mais non contraignants.

Indépendamment les unes des autres, les maisons mettent en place des programmes, comme Mission 1 degré 5 de Chanel, ou Certificate IFM-Kering Fashion Sustainability, un concours qui récompense des projets de mode durable. Ces opérations vont dans le sens de la volonté des consommateurs, mais révèlent également des incohérences importantes : comme lorsque Chanel abat des dizaines d’arbres pour le décor d’un de ses défilés en 2019. Un rapport de 2018 de Greenpeace fait pourtant état de « progrès importants » pour les groupes engagés dans la campagne Detox. La loi AGEC (anti-gaspillage pour une économie circulaire) de 2020, s’applique également à la mode et aux maisons de luxe.

Dans ce contexte social et législatif, il devient donc nécessaire aux formations de mode de s’adapter, elles aussi, à ce défi environnemental. Lorsque l’on recherche des études en mode durable, il est possible de trouver des masters courts ou des formations saisonnières, à Milan, Rome, ou Amsterdam. A l’IFA Paris, ou à l’Institut de la mode de Milan, des bachelors et masters en deux ans existent toutefois. A l’IFM, l’une des plus célèbres écoles de mode, un module en développement durable de 25 heures est obligatoire pour tous les élèves, qu’ils soient en design, management, ou marketing.

Le milieu de la mode ayant besoin de changement dans l’ensemble de son système, l’intégration de la problématique écologique aux formations s’impose alors. Les futurs travailleurs de la mode doivent connaître, autant les artisans que les directeurs au sein des maisons, des manières de mieux concilier mode et écologie. Le Studio Lausé est une école de mode à Marseille, la première dédiée à l’écoconception. 90% du matériel est issu de la récupération auprès de particuliers ou de dons de marques. Elle est également partenaire de la Réserve des Arts, une association spécialisée dans le recyclage et le réemploi de matériaux. Former directement les étudiants permettra ensuite la création d’entreprises de mode plus écologiques, comme le projet Circle, une marque de sportswear proposant une chaussure de course durable et biodégradable, et ayant remporté le Certificate IFM-Kering.

Malheureusement, la difficulté d’un changement significatif persiste, et ce notamment à travers la possession, par les grandes maisons, des plus prestigieuses écoles de mode, qui ne sont donc pas encore prêtes à prendre un tournant suffisant vers la préservation de l’environnement.

Usine de tri textile Soex Allemagne (Simon Philippe, Allemagne) Usine de tri textile Soex Allemagne (Simon Philippe, Allemagne)

En allant plus loin, le fait que les médias et les grandes maisons soient détenues par les mêmes actionnaires entrave la publication d’information critique vis-à-vis de la mode de luxe. Quant aux indices de calcul de pollution, ils sont recherchés et utilisés par les maisons elles-mêmes. Tout confirme l’idée d’un milieu peu accessible, restreint à une certaine catégorie économique, de pouvoir, ou de beauté.

[1] action d'un salarié qui a rompu abusivement le contrat le liant à son employeur pour accepter d'être engagé par une autre entreprise, généralement concurrente

Par Agathe Drouot--Chary et Louna Pinchinot


Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à la mode, consultez les articles de nos rubriques Société et Relations Internationales sur notre blog.

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