Ces quelques phrases introductives vous ont-elles convaincues ? Pourtant, aucune des rédactrices de cet article n’est l’autrice de la partie précédente. C’est en réalité le logiciel Chat GPT qui s’en est chargé suite à la demande : « Rédige une courte introduction pour un article sur l'utilisation et les effets de l'IA dans le domaine de la culture ». Impressionnant non ? Le portrait en couverture de l’article a également été généré grâce au logiciel Midjourney, après lui avoir soumis la demande “AI in art”.
Un art de référence dépourvu de sensibilité
La substitution des machines aux humains est une thématique abordée de manière récurrente dans le domaine culturel, plus spécifiquement dans les films au récit dystopique, montrant ainsi la crainte humaine de voir leur intelligence dépassée par leur propre création.
La dénomination même d’IA cherche à distinguer l’humain de la machine, afin d’assurer que le premier garde un certain contrôle sur le second. On cherche à rappeler que l’humain détient son intelligence de son essence propre, alors que celle de l’IA n’existe qu’à travers son utilisation prolongée par les humains. Thomas, étudiant en première année de master de design et création digitale à l’école lyonnaise Sup de Pub, nous précise l’idée rassurante d’une constante présence humaine aux côtés des machines à travers la notion de deep learning, notamment en prenant l’exemple de Midjourney. Il s’agit d’un chat gratuit et accessible depuis la plateforme Discord permettant à quiconque de saisir des mots-clés afin d’obtenir une image générée par une IA. La base de données de Midjourney, comme la plupart des IA existantes de nos jours, « se nourrit de nos datas » selon l’étudiant. En d’autres termes : plus il y a d’utilisateurs, plus l’IA génère des images correspondant à leur recherche. Ainsi et selon Thomas « à la base tout ce qui est utilisé par les IA provient de l’humain », ce qui peut rassurer celles et ceux qui craignent d’être dominés par les IA. Toutefois, un problème subsiste concernant les droits d’auteurs des images dont s’inspire le logiciel. L’étudiant précise : « l’image obtenue est générée à partir de choses existantes sans véritable création ».
Capture du site internet Midjourney
Apparaît donc une nouvelle problématique. Les œuvres réalisées par des IA peuvent elles être qualifiées de créations au même titre que l'art produit par un humain ? Cette question a récemment été posée au Mauritshuis Museum qui, en mars 2023, a remplacé de manière éphémère l’œuvre La jeune fille à la perle par une version réalisée par une IA. L’œuvre originale avait en effet été prêtée au Rijksmuseum le temps d’une exposition temporaire sur l’artiste Vermeer. Bien que cette initiative ait généré des débats, tous ne voient pas ce projet d’un mauvais œil. C’est le cas d’Hélène Wurmser, enseignante et chercheuse en histoire de l’art et archéologie à l’Université Lumière Lyon 2, qui rappelle l’importance de présenter l’œuvre comme étant réalisée par une IA, afin de ne pas porter le public à confusion. Pour elle, il s’agit d’une « œuvre de référence » ou d’un hommage à l’artiste, plutôt que d’une reconstitution. « S’il avait été sujet d’un vulgaire faussaire réalisé par une IA, ça n’aurait eu aucun intérêt de reproduire ce qui existe déjà ». Bien que la version générée par l’IA soit fondamentalement différente de l'œuvre originale, elle ne choque pas mais permet au contraire de percevoir et d’apprécier le personnage sous un nouvel angle tout aussi intéressant, notamment à travers le jeu de lumière et les couleurs fortement pigmentées.
(de gauche à droite) "Girl with a Glowing Earring" - Capture Instagram @julien_ai_art et photographie du tableau « La jeune fille à la perle » (A. Drouot-Chary)
Néanmoins, le processus artistique d’une œuvre la dote de sensibilité et lui permet de transmettre de véritables émotions aux spectateurs. Cela revient donc à se demander s’il est possible d’éprouver des sentiments face à une œuvre quand son auteur en est dépourvu. Hélène Wurmser marquait notamment l’importance que le public porte au « coup de pinceau », préoccupation à laquelle le programmeur Harold Cohen a répondu en 1995 avec AARON, un système robotique capable de tenir un pinceau et de peindre. Subsiste tout de même l’incapacité des algorithmes à transmettre une certaine sensibilité à travers leur travail, contrairement à l’humain qui « se base sur l’expérience du monde»[1]. Selon Laetitia Pierre, attachée d’enseignement et de recherche en histoire de l’art à l’Université Lumière Lyon 2, « ce ne sont pas des aptitudes qu’une machine peut développer ». En effet, il ne nous paraît pas concevable d’être touché par une œuvre réalisée machinalement, et dont le geste est dépourvu de quelconque expérience de vie.
Dans cette mesure, il semble que l’IA n’ait pas les facultés nécessaires pour égaler une création artistique réalisée par un être humain. Hélène Wurmser parvient même à la conclusion que le public finira éventuellement par se lasser de « l’effet léché et artificiel » des œuvres générées par les IA, et souhaitera revenir à l’art traditionnel qui sait si bien nous émouvoir. Ainsi, pour Lætitia Pierre, bien que l’IA représente une invention révolutionnaire dans le monde artistique, il ne s’agit pas d’un « outil qui définit le talent ou se substitue au talent ». Elle représente plutôt une véritable aide utilisée durant le processus de création artistique, un support moderne mis au service des artistes, même si des régulations sont nécessaires.
Une approche renouvelée à l’art
Avec le développement de l’utilisation de l’IA dans l’art, de véritables débats ont lieu concernant la place à laisser dans la culture par cette dernière. S’opposent alors ceux fascinés par celle-ci, et ceux qui considèrent qu’il est impossible de placer sur un pied d’égalité l’art créé par IA et l’art créé humainement.
Il semble pourtant évident de noter que l’IA permet aujourd’hui un accès facilité à la création artistique, attribuant un rôle de créateurs à ceux qui se contentaient auparavant d’être spectateurs de l’art. Ainsi, Midjourney et son chat Discord permettent, à partir d’une description écrite, de produire d’impressionnantes images, tant par leur qualité que par leur fidélité à la description demandée. De plus, les images produites sont libres de droit, ce qui permet à tous de produire mais également d’utiliser ces ressources, brisant alors les barrières d’un accès à différents visuels artistiques. Ramón López de Mántaras, de l’Instituto de Investigación en Inteligencia Artificial de Bellaterra, parle quant à lui, de « démocratisation de la créativité [individuelle et collective] »[2].
L'IA est beaucoup utilisée dans les musées, depuis déjà plusieurs années. Le Centre commercial Confluence à Lyon propose, jusqu’au 21 mai 2023, une exposition « L’horizon de Khéops - Un voyage en Egypte ancienne », entièrement en réalité virtuelle et dans laquelle le visiteur est plongé au cœur de l’Egypte antique. Si ce type d’initiative permet un « accès privilégié » à des lieux culturels extraordinaires, Lætitia Pierre met cependant en garde contre ces visites, notamment pour les plus jeunes qui ont parfois des « difficultés à se dissocier de ces outils numériques ». Cela les empêcherait d’aller vers « une expérience qui n’est pas remplaçable », opinion soutenue par Hélène Wursmer. Cette dernière aborde également la mauvaise utilisation de l’IA qui est parfois faite par les musées. Elle donne l’exemple de l’exposition numérique du Grand Palais à Paris en 2020, dans laquelle une mise en scène de Pompéi n’était pas réaliste et très colorée, dans l’optique de plaire au public. Cela fait, selon elle, « primer le divertissement au détriment du savoir ». D’autres types de visites immersives, développées avec l’aide de l’IA sont également mises en place, telles que celles de la Carrière des Lumières dans les Baux de Provence où des expositions sur différents artistes sont mises en place. Selon Thomas, ces immersions sont à considérer « comme une œuvre à part entière ». Cette utilisation de l’IA semble ainsi plutôt positive car elle permet, grâce à un accès renouvelé à la culture, d’encourager le public à découvrir de nouveaux artistes, ou de s’intéresser à d’autres champs culturels.
Carrières de Lumières #4 par Marc Carpentier
Si les avantages de l’utilisation de l’IA dans un cadre artistique, pour le public et le divertissement, sont reconnus par la majorité des spécialistes de l’art, il n’est aujourd’hui pas question qu’elle remplace l’humain, tant dans la production de l’art, que dans la manière dont elle présente l’art au public. En effet, la sensibilité, sur laquelle insiste Lætitia Pierre – « il faut avoir quelque part un œil organique, il faut ressentir, il faut manger, il faut digérer, il faut respirer pour avoir ce rapport très sensible à l’environnement, il faut sentir l’art » – paraît absolument nécessaire pour appréhender au mieux l’art. L’ambiguïté persiste donc entre fascination et réticence à intégrer l’IA dans les pratiques culturelles, ce que Ramón López de Mántaras exprime dans un article : « Les raisons qui font que nous sommes si réticents à l’idée d’accepter que des agents non-biologiques puissent être créatifs, vient du fait qu’ils n’ont pas leur place dans notre société d’êtres humains et que la décision de les accepter aura des conséquences sociales de grande ampleur » [3].
[1] [Traduction libre] « se basa en experimentar el mundo »
[2] [Original] « democratización de la creatividad [individual y colectiva]»
[3] [Traduction libre] « las razones de que seamos tan reacios a aceptar que agentes no biológicos puedan ser creativos es que no tienen cabida natural en nuestra sociedad de seres humanos y la decisión de aceptarlos tendría consecuencias sociales de gran calado. »
Par Agathe Drouot-Chary, Myrtille Praire et Louna Pinchinot
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré à l’intelligence artificielle, consultez les articles de nos rubriques Société et Relations Internationales sur notre blog.
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Cette newsletter a été réalisée grâce à l’aide de l’université Lyon II et de la région Auvergne Rhône-Alpes.
