Des mémoires de guerre, de conflits historiques et d’instrumentalisation qui gangrènent les relations occidentales.
Le 6 juin 1944 est une date symbolique dans l’histoire européenne, c’est le débarquement des Alliés en Normandie. Ce jour de commémoration fait écho dans le monde entier, accueillant chaque année divers chefs d'États occidentaux sur les plages normandes, pour célébrer cet événement décisif aux conflits de la Seconde Guerre mondiale. L’année 2024 a marqué une particularité dans l’histoire commémorative. Tout d’abord, il y a eu lieu la célébration du 80e anniversaire du Débarquement et, d’autre part, la Russie n’y a pas été conviée, contrairement à Volodymyr Zelensky.
L'Élysée a pris cette décision quelques jours avant la commémoration, la justifiant par la « guerre d’agression » de Moscou contre l’Ukraine. Initialement, une délégation russe, sans Vladimir Poutine, était invitée et prévue, dans le but de rendre hommage à la mémoire de l’armée rouge, ayant contribué de manière décisive à la dénazification du sol européen. Un hommage rendu notamment dans les cimetières français, où reposent des soldats russes. Cependant, la décision de dernière minute d’Emmanuel Macron a changé la donne.
La France n’a pas souhaité offrir de caution ou encore de tribune médiatique à un État révisionniste, promoteur du terrorisme et inculpé internationalement pour crimes de guerre. Ce choix français a rejoint la volonté de nombreux députés européens qui ont demandé aux pays occidentaux de multiplier les initiatives pour isoler davantage la Russie sur le plan international.
Inviter la Russie pour la troisième fois à cet événement commémoratif, pour que celle-ci représente la mémoire des peuples soviétiques, revient à faire de ce régime autoritaire : l’héritier de la lutte contre le nazisme. Cependant, les héritiers des combattants de l’Armée rouge sont tout autant ukrainiens, kirghizes, géorgiens, turkmènes, baltes, biélorusses, etc. que russes. Certaines de ces républiques post-URSS ont apporté une contribution considérable à la victoire soviétique, sacrifiant la vie de milliers de soldats. L’Ukraine fait aujourd’hui encore partie de ces victimes, avec en face d’elle un nouvel agresseur. Un agresseur qui entretient l’effroi de toute une société, alimenté par la volonté absurde de « dénazifier » ou « démilitariser ». Le même esprit de résistance et espoir de libération, que celui du débarquement du 6 juin, persiste en Ukraine aujourd’hui. Dans ce contexte, est-il possible de cautionner l’oppression et la barbarie russe tout en honorant la mémoire des libérateurs ?
Célébrée le 9 mai, et non le 8 pour des raisons de fuseaux horaires, la Journée de la Victoire marque chaque année en Russie la célébration de la fin de la « Grande guerre patriotique », une date symbolisant la victoire du pays sur le régime nazi obtenue en 1945. Véritable propagande nationale, cette journée, remise au goût du jour par Poutine en 2000, est devenue un moyen de glorifier la puissance militaire de la Russie et de renforcer l'idéal d'un renouveau russe.
Le 9 mai commémore également les 26 millions de civils et de soldats morts pour leur patrie pendant la Seconde Guerre mondiale. Un véritable enjeu pour le Gouvernement russe qui s’appuie sur le deuil national pour souligner l'importance de la mémoire collective en tant que nation.
C’est pourquoi de nombreuses parades sont organisées annuellement pour redorer le blason russe. La plus importante restant celle qui prend place sur la place Rouge de Moscou, au cœur de la capitale. Selon Carole Grimaud Potter, enseignante en géopolitique de la Russie « C'est une date plus glorieuse que la chute de l'URSS et une façon de mettre sous le tapis les purges de la période soviétique. », souligne-t-elle.
De fait, après la chute de l’URSS, il a fallu au pays se relever activement et former une nouvelle nation russe unie dans l’adversité. C’est ainsi que Poutine affirme que seul son pays est venu à bout de la menace nazie, bien qu’en réalité, ce soit plus de 50 pays qui y ont mis un terme en combinant leurs efforts militaires et stratégiques. Ce n’est pas la première fois qu’un politique réécrit l’Histoire à son avantage mais dans ce cas précis, l’identité russe n’en ressort que gagnante.
Permis en partie par la sacralisation de la puissance soviétique d’antan, ce patriotisme résonne au-delà des frontières nationales. Poutine, en instrumentalisant la défaite allemande qui a rompu leur unité nationale, se place en sauveur du peuple russe cherchant à reconstituer la « nation divisée » du passé. Il prétend ainsi justifier ses invasions et attaques, notamment en Ukraine. Au lendemain de l’annexion de la Crimée, le 18 mars 2014, le président russe s’adresse directement au peuple allemand pour solliciter leur soutien alors même qu’il a violé le droit international : « J’attends des citoyens allemands qu’ils appuient également la volonté du monde russe, de la Russie historique de rétablir son unité ».
Cette année, pour célébrer le 80e anniversaire de la victoire des Alliés en Europe, se tiendra aux côtés du chef de l’État, le président chinois Xi Jinping, son grand allié sur la scène internationale. Une occasion pour eux de réaffirmer leur amitié aux yeux du monde, notamment face à un Trump qui essaie, depuis sa réélection, de s'immiscer dans leurs affaires.
Peu après le début de l’agression russe en Ukraine, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime dans différents Parlements nationaux de pays alliés occidentaux. Ses prises de parole se tiennent dans un contexte d’extrême incertitude pour l’avenir à très court terme de l’Ukraine : à l’époque, il était encore imaginable que l’ensemble du territoire ukrainien soit annexé militairement par la Russie. Le soutien moral, financier et militaire, notamment en matière d’équipements, des États alliés à l’Ukraine commençait à se dessiner. Le président Zelensky était venu pour construire des liens solides avec ses partenaires.
Dans ses discours devant les Parlements des pays amis, il a usé de références historiques qui ont marqué pour ne pas dire traumatisé les démocraties occidentales auxquelles il s’adresse. Au Congrès américain, le chef de l’État ukrainien n’y est pas allé de main morte le 16 mars 2022 en évoquant l’événement le plus tragique des États-Unis : l’attaque de Pearl Harbor, un bombardement japonais sur la base militaire états-unienne éponyme conduisant à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Volodymyr Zelensky est remonté à des souvenirs plus anciens devant le Parlement français. Dans son discours du 23 mars 2022, il a dressé un parallèle entre l’actuelle guerre en Ukraine et les affrontements entre la France et l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. « Marioupol et d'autres villes ukrainiennes rappellent les ruines de Verdun, comme sur les photos de la Première Guerre mondiale que chacun et chacune a vues » a affirmé le chef d’État au drapeau bleu et jaune. Devant le Parlement israélien le 20 mars 2022, il a même osé comparer les massacres russes à la Shoah en affirmant que « Moscou parle de solution finale en Ukraine ».
Si les références utilisées par Zelensky sont aussi grandiloquentes, c’est parce qu’elles apparaissent à la hauteur de l’enjeu que constitue la réalité de la guerre pour le dirigeant ukrainien. Il souhaite s’adresser au-delà des dirigeants politiques et des opinions publiques occidentales en puisant dans les inconscients collectifs nationaux. Au-delà de la recherche du soutien financier et matériel, le président ukrainien veut construire des relations indéfectibles avec les pays européens et occidentaux en inscrivant le destin de l’Ukraine dans l’histoire tragique de l’Europe.
Par Méline Vert, Antonin Verdot et Nils Gales
Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré aux politiques mémorielles, consultez les articles de nos rubriques société et culture sur notre blog.
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