CORPS GENRÉS : MASCULINITÉ ET FÉMINITÉ DANS LA REPRÉSENTATION ARTISTIQUE

À travers les siècles, l’art n’a cessé de représenter le corps humain, révélant des visions contrastées de l’homme et de la femme, façonnées par les contextes culturels, sociaux et idéologiques de chaque époque, mais mettant surtout en lumière une distinction persistante entre figures masculines et féminines.

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4 min ⋅ 01/01/2026

Pour commencer de manière chronologique, l’Antiquité a tout d’abord été le théâtre de canons genrées au sein de l’art, opposant le contrapposto masculin aux courbes féminines érotisées. Le contrapposto, étant apparu dans sculpture grecque à la fin du VIe siècle av. J.‑C., est connu pour montrer le dynamisme du corps, la forme la plus emblématique se caractérisant par une jambe libre est rejetée en arrière, le talon relevé et la pointe du pied touchant seul le sol. Cette attitude héroïque sera dominante au sein de l’art durant tout le Vème siècle.

De leur côté, les femmes ont toujours été perçues comme des objets passifs de désir plutôt que comme des sujets actifs à la manière de leurs congénères, marquant ainsi la perspective genrée des œuvres. Pour preuve, la représentation de Vénus; mise à nue dans La Vénus d’Urbino (1538) du peintre italien Titien, la déesse de l’amour incarne cet idéal avec sa position allongée et nue dans l’oeuvre Rokeby Venus de Diego Velázquez, soumise au regard masculin la reluquant. Cela reflète la place assignée aux femmes dans la société. Dans la Grèce antique, celles-ci sont traditionnellement réparties en trois figures distinctes : l’épouse, dont la fonction première est d’enfanter ; la prostituée destinée au plaisir sexuel ; et l’hétaïre, qui, au-delà des plaisirs charnels, propose également une forme de compagnie intellectuelle aux hommes. La femme est donc représentée comme un objet passif, incarnant beauté et soumission, aussi bien au sein des foyers que dans l’art antique.

Le tournant du XXe siècle marque une rupture radicale avec les canons genrés hérités de l'Antiquité et de la Renaissance. En Europe, les symbolistes français et belges bouleversent les codes établis. Gustave Moreau et Fernand Khnopff créent des figures androgynes énigmatiques qui défient toute classification binaire. Cette androgynie symboliste, particulièrement développée en France et en Belgique, contraste avec la tradition académique encore dominante dans les salons parisiens. Claude Cahun, photographe française, et Marcel Duchamp avec son alter ego Rrose Sélavy, incarnent dès les années 1920-30 le brouillage identitaire comme acte artistique et politique. Cahun multiplie les identités genrées dans ses autoportraits, faisant de l'androgynie un manifeste avant l'heure. Cette approche française de la performance identitaire diffère de l'expressionnisme corporel allemand, plus axé sur la souffrance physique.

À Vienne, Egon Schiele pousse la déconstruction encore plus loin. Ses corps masculins sont fragilisés, émaciés, loin de l'héroïsme viril de Michel-Ange. Ses figures féminines, quant à elles, affichent une agressivité sexuelle inédite, renversant le modèle de la femme passive. Cette approche autrichienne de l'expressionnisme diffère sensiblement du traitement du corps en Allemagne, où des artistes comme Ernst Ludwig Kirchner adoptent une violence graphique plus marquée. Le cubisme parisien, avec Picasso et Braque, fragmente littéralement les corps, rendant impossible toute lecture genrée traditionnelle. Les "Demoiselles d'Avignon" (1907) annoncent la fin de l'anatomie genrée classique : les corps féminins y sont décomposés, géométrisés, privés de toute dimension érotique conventionnelle

Les années 1970 marquent un moment charnière de la représentation artistique des corps genrés. Sylvia Sleigh, artiste britannique installée aux États-Unis, inverse littéralement le regard : elle peint des nus masculins dans des poses traditionnellement féminines, comme son célèbre “Turkish Bath" qui réinterprète Ingres. La déconstruction féministe des années 1970-80 s'exprime différemment selon les pays européens. En Angleterre, les Guerrilla Girls posent la question provocante : "Do women have to be naked to get into the Met Museum?" dénonçant la sur-représentation du nu féminin face à la sous-représentation des femmes artistes. Louise Bourgeois, française installée à New York, et Kiki Smith, américaine, proposent un corps féminin viscéral, non-idéalisé, mettant en avant la matérialité organique, ignorée par des siècles d'académisme. Leurs œuvres, exposées tant à Paris qu'à Londres ou Berlin, témoignent d'une circulation transatlantique des idées.

Le XXIe siècle voit émerger une représentation artistique des corps trans et non-binaires qui bouleverse définitivement les catégories genrées. En Grande-Bretagne, Del LaGrace Volcano, photographe et artiste visuel trans, documente depuis les années 1990 les communautés queer et trans à travers une esthétique qui refuse toute normalisation. Son travail contraste avec l'invisibilité historique des corps trans dans l'art.

En Allemagne, Lorenza Böttner, artiste trans née au Chili et installée en Europe, crée dans les années 1980-90 des performances où son corps d'artiste sans bras devient un manifeste politique contre les normes corporelles

La scène artistique espagnole contemporaine, avec des artistes comme Cabello/Carceller, interroge les constructions de genre à travers la photographie et la vidéo. Leur approche conceptuelle diffère du militantisme plus frontal britannique ou allemand, reflétant les spécificités culturelles ibériques post-franquistes.

En France, des artistes comme Pierre Molinier ou Cassils, performer transmasculin américain exposé à Paris, questionnent la matérialité même du corps genré. Cassils, à travers des performances de body-building extrême, sculpte littéralement son corps comme une œuvre politique.

Les pays nordiques développent une approche distincte : en Suède et au Danemark, des collectifs artistiques queer, comme LGBTQ+ Art Group, créent des espaces de représentation alternatifs, davantage centré sur la communauté que sur le corps individuel. Cette approche collective contraste avec l'individualisme artistique français ou américain. Le mouvement ballroom, originaire des États-Unis mais florissant en Europe depuis les années 2010, inspire des artistes contemporains européens. À Berlin, Amsterdam et Paris, des photographes comme Lia Clay Miller documentent ces espaces où les corps trans, non-binaires et queer performent des identités de genre fluides.

Des androgynes symbolistes aux performers trans contemporains, l'art européen a progressivement brisé le miroir binaire des représentations. Ainsi, des idéaux antiques aux grandes figures de la peinture classique, la représentation du corps révèle moins une recherche neutre de beauté qu’un système durable de hiérarchisation genrée. Le corps masculin incarnant action et  puissance tandis que le corps féminin demeure majoritairement façonné pour le regard et le désir. Si le XXe siècle a fissuré les canons masculins et féminins, le XXIe en célèbre les fragments : corps pluriels, identités fluides, subjectivités libérées. L'art n'est plus le temple du corps idéal genré, mais l'espace où chaque corps peut enfin s'écrire.

Par Eléanor Merlé et Elisa Caba


Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré au corps, consultez les articles de nos rubriques Culture et Relations internationales sur notre blog.

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