LES MÉTIERS DE L’OMBRE : UN ENJEU EUROPÉEN

Certaines professions évoluent loin des projecteurs, à l’écart d’une visibilité médiatique et institutionnelle dans l’espace public européen. Pourtant, ces activités demeurent essentielles à la construction culturelle, scientifique et sociale. Sans elles, le projet européen peinerait à tenir debout et à préserver une mémoire collective commune.

MINERVIEWS
6 min ⋅ 01/02/2026

À l’heure où l’Europe se pense à travers des enjeux géopolitiques, économiques et sécuritaires, une question s’impose : que devient l’Europe lorsqu’elle oublie celles et ceux qui, dans l’ombre, la font vivre au quotidien ? Derrière les grandes décisions et les discours institutionnels se déploie un travail discret, souvent précaire, qui façonne les fondements mêmes de l’espace européen. Ces métiers invisibilisés interrogent nos priorités collectives : que choisissons-nous de valoriser, de financer, de rendre visible ?

Nous avons ainsi voulu partir à la rencontre de ces acteurs de l’ombre. Archéologues, traducteurs ou encore enseignants artistiques : trois corps de métiers qui participent chaque jour à la transmission des savoirs, à la protection du patrimoine et au dialogue entre les cultures. À travers leurs pratiques, c’est une Europe concrète qui se dessine. Une Europe des langues, des traces du passé, des sensibilités et de la création. Pourtant, ces professions restent trop souvent reléguées à l’arrière-plan, alors même qu’elles constituent un socle discret mais indispensable de la vie européenne.

Ces métiers silencieux ne sont pas moins légitimes à être entendus. Leurs acteurs sont porteurs d’histoires, de tensions et de revendications qui questionnent le modèle européen lui-même : reconnaissance, conditions de travail, politiques culturelles, place accordée à la connaissance. En leur donnant la parole, il ne s’agit pas seulement de rendre visible l’invisible, mais d’ouvrir un débat plus large sur ce que l’Europe choisit de protéger, de transmettre et de défendre. Car écouter ces voix de l’ombre, c’est aussi interroger l’avenir du projet européen.

Découvrez dans cette édition spéciale de Minerviews, les portraits de David Misiti, professeur de batterie, musicien et technicien, Nina Thevenet, traductrice et Aldo Borlenghi et Olivier Henry, archéologues et professeurs, sans oublier nos articles du mois en français, espagnol et italien !


Une approche sociologique et économique

Ces métiers de l’ombre ont souvent deux points communs : ils sont liés aux sciences humaines et sociales et, sont soumis à la précarité financière notamment due au recours massif des entreprises aux contrats à durée déterminée. Dans nos trois cas, l’insertion dans un emploi stable n’est possible que tardivement par rapport à d’autres métiers et cette précarité est liée à la politique drastique de l’État en matière de réduction budgétaire.

Le premier exemple est l’archéologie qui a été concernée par deux politiques favorisant cette précarité. La première fut la libéralisation des fouilles préventives, l’arrivée des entreprises privées dans le monde de l’archéologie n’a pas permis de diminuer la précarité systémique des archéologues. Ensuite, la seconde politique a failli détruire définitivement la fouille préventive mais a été rejetée par l’Assemblée nationale dans un amendement de la loi de simplification économique visant à affranchir des diagnostics d’aménagement tout projet « d’intérêt national »

Cette volonté de l’État a aussi touché les enseignants indépendants ou de l’éducation nationale, on constate un manque notable de professeur en particulier pour le collège et le lycée. On peut relier ce constat à la volonté de l’État de réduire sa masse salariale et de diminuer le nombre de fonctionnaires. Cependant, cette réduction a eu plusieurs conséquences : le recours massif aux vacataires y compris dans l’enseignement supérieur pour combler le nombre croissant de postes vacants, entraînant la précarité de ces professeurs. En effet, les professeurs sont embauchés pour quelques heures par mois ou à l’opposé pour un temps plein sur l’année scolaire mais sur des établissements différents. De plus, les missions des professeurs ne font que croître au fil du temps et ils accumulent les rôles : professeur principal, référent harcèlement, etc. Cependant, ces professeurs vacataires sont très rarement formés aux nombreux enjeux de leur métier (harcèlement, handicaps, pédagogie, etc.).

Cette situation est une des nombreuses raisons de la fracture actuelle qui secoue l’enseignement en tant que service public. Pour pallier les difficultés de leurs enfants, les parents ne se tournent plus vers l’école mais vont chercher dans le privé des professeurs pour soutenir leurs enfants. Or, les professeurs particuliers sont aussi soumis à une précarisation importante à cause, entre autres, de certaines politiques publiques de l’État. La plus importante concerne le crédit d’impôt dont peuvent bénéficier les particuliers employant un salarié à domicile, ici pour un soutien scolaire. Pour le particulier, ce dispositif permet de réduire le montant de ces impôts, tandis que pour l’État, il permet de réduire le travail non déclaré et de récupérer des cotisations sociales. Le dispositif d’aide fiscale pour les salariés à domicile a par ailleurs été reconduit dans le projet de loi de finances 2026.

Les traducteurs sont eux aussi précarisés par l’avancée incontrôlée de la technologie, avec en tête les intelligences artificielles génératives. Ces dernières sont présentées comme des remplaçantes. Or, plusieurs problèmes se posent : la langue est bien plus riche que ce que laisse penser l’opinion publique avec des tons, sous-textes, expressions… que les nouvelles technologies ne peuvent traduire. Il existe de nombreuses questions éthiques et juridiques autour de cette utilisation de l’intelligence artificielle : droit d’auteur, protection des données, etc. Cependant, les professionnels eux-mêmes le disent, il faudrait intégrer l’intelligence artificielle dans les formations des traducteurs professionnels.

Ces trois études de cas mettent en lumière une précarisation structurelle des métiers de l’ombre, qui ne relève ni du hasard ni de choix individuels, mais de politiques publiques cohérentes de réduction budgétaire et de flexibilisation du travail. Qu’il s’agisse de l’archéologie, de l’enseignement ou de la traduction, ces professions sont marquées par une insertion tardive dans l’emploi stable, un recours massif aux contrats courts et une dévalorisation symbolique de leurs compétences. Cette situation touche particulièrement les métiers liés aux sciences humaines et sociales, dont l’utilité sociale est souvent sous-estimée au profit de critères de rentabilité immédiate.  L’analyse de ces trajectoires professionnelles invite ainsi à interroger les choix politiques et institutionnels qui sous-tendent cette précarisation, notamment à l’échelle nationale et européenne.

Une approche politique, européenne et multilingue

À l’échelle européenne, cette précarisation des métiers de l’ombre s’inscrit dans un cadre politique plus large, marqué par des logiques de financement, de rentabilité et de gouvernance qui influencent directement les politiques publiques des États membres. L’Union européenne promeut officiellement des valeurs de diversité culturelle, de multilinguisme et de mobilité professionnelle, mais ces discours entrent en contradiction avec les réalités économiques et institutionnelles vécues par les enseignants, les traducteurs et les archéologues. 

Dans le domaine de l’enseignement, l’Union européenne encourage fortement la mobilité et la coopération à travers des programmes comme Erasmus+, présentés comme des leviers d’amélioration de la qualité éducative et de développement des compétences. La Commission européenne insiste notamment sur la nécessité de renforcer la formation des enseignants et d’attirer de nouveaux profils afin de répondre aux besoins démographiques et sociaux. Cependant, cette politique se heurte à une contradiction majeure : malgré les discours valorisant l’éducation comme pilier de la citoyenneté européenne, de nombreux États font face à une pénurie d’enseignants et recourent massivement à des contrats temporaires. En France, comme dans d’autres pays européens, la flexibilisation de l’emploi public est en partie liée aux contraintes budgétaires imposées par les règles européennes de maîtrise des déficits. L’Organisation de coopération et de développement économiques, dit OCDE, déplore que la majorité des pays et des économies font appel à des enseignants qui ne sont pas pleinement qualifiés, à quelques exceptions près comme la Hongrie ou le Japon. L’enseignement devient alors un secteur où la stabilité professionnelle diminue, tandis que la charge de travail augmente. Ainsi, l’enseignant européen est pris dans une double injonction : être plus mobile, plus polyvalent, plus formé, tout en étant de moins en moins sécurisé dans son statut. La politique éducative européenne valorise l’adaptabilité plutôt que la protection, ce qui contribue indirectement à la précarisation du métier.

Ces initiatives en faveur de la diversité concernent également le multilinguisme institutionnel, bien que celui-ci présente un certain paradoxe. L’Union compte 24 langues officielles, et toutes les lois doivent être accessibles dans chacune d’elles afin de garantir l’égalité démocratique entre les citoyens. Le multilinguisme est ainsi présenté comme une valeur fondatrice de l’Europe, inscrite dans les traités. Les institutions européennes emploient plusieurs milliers de traducteurs et d’interprètes, notamment au sein de la Direction générale de la traduction (DGT) et du Parlement européen. Pourtant, ce modèle institutionnel coexiste avec un marché de la traduction largement externalisé, marqué par une forte concurrence, des plateformes numériques et une pression constante sur les tarifs. De plus, l’Union européenne investit massivement dans les technologies de traduction automatique présentées comme un moyen de réduire les coûts et d’améliorer l’accessibilité linguistique. Si ces outils sont utiles, ils participent aussi à une dévalorisation du travail humain, en donnant l’illusion que la traduction est une simple opération technique. Ainsi, jamais la traduction n’a été aussi centrale politiquement, mais jamais les traducteurs indépendants n’ont été aussi fragilisés économiquement.

Les archéologues s’inscrivent eux aussi dans une logique de patrimoine valorisé mais travailleurs invisibilisés. L’archéologie est valorisée au niveau européen, notamment à travers les politiques de patrimoine culturel portées par le Conseil de l’Europe. Le patrimoine est présenté comme un élément central de l’identité européenne, au même titre que les langues ou la mémoire historique. Pourtant, sur le terrain, les archéologues sont confrontés à une logique de plus en plus marchande. La libéralisation des fouilles préventives, encouragée par des politiques de concurrence et d’appel d’offres, transforme l’archéologie en un secteur quasi industriel. Les entreprises privées entrent en compétition pour obtenir des marchés, ce qui exerce une pression sur les coûts, les délais et les conditions de travail. À l’échelle européenne, cette évolution s’inscrit dans une logique plus large de New Public Management, où les activités culturelles et scientifiques doivent prouver leur rentabilité. L’archéologue devient alors un prestataire de service plutôt qu’un chercheur, ce qui accentue la précarité, la fragmentation des carrières et la perte de sens du métier.

Ainsi, cela confirme que la précarisation de nombreuses professions ne relève pas de simples dysfonctionnements nationaux, mais d’un modèle de gouvernance plus large, fondé sur la réduction des coûts, la mise en concurrence et la flexibilisation du travail. Si l’Union européenne valorise officiellement l’éducation, le multilinguisme et le patrimoine, ces valeurs restent largement symboliques face aux logiques économiques dominantes. Ces métiers sont essentiels à la démocratie, à la culture et à la transmission du savoir, mais ils demeurent institutionnellement sous-reconnus et matériellement fragilisés.

Alors que l’UE se remet progressivement sur la route de la croissance économique avec un taux enregistré à 1,5% en 2025 dépassant tous les pronostics, le Vieux continent peine à valoriser les individus transmettant du savoir et de la connaissance. Ces professions connaissent la précarisation, la flexibilisation et aussi une invisibilisation de la réalité de terrain. Le cas des professeurs est souvent discuté mais très peu entendu. Les conditions de travail qui se dégradent, le manque de reconnaissance ou l’instabilité du métier rebutent les jeunes diplômés. Ce cas est loin d’être uniquement français. En 2022, seuls 37 % des enseignants européens, dans le premier degré, déclarent être satisfaits de leur salaire. Or, l’invisibilisation et la fragilisation des métiers de culture et d’éducation n’est pas accidentelle mais le fruit de choix institutionnels, tant nationaux qu’européens, fondés sur la réduction des dépenses publiques, la mise en concurrence et la flexibilisation du travail.

La question de l’IA générative centrale dans nos perspectives d’avenir, notamment au niveau professionnel, doit être à nuancer.  Si une majorité des métiers de demain n’existent pas encore et que 65% des élèves exerceront des professions nouvelles, l’enjeu principal n’est pas tant le remplacement que l’accompagnement. 

Quel est le véritable défi européen ? Former aux outils numériques, intégrer les innovations technologiques sans déshumaniser les métiers et protéger les savoir-faire plutôt que les rendre obsolètes. Un défi envisageable à la hauteur de l’importance de la transmission du savoir. À condition, encore, que l’Europe choisisse enfin de valoriser ces professions et de les rendre (enfin) visibles.

Par Manon Delille, Noémie Fraschilla, Bana Kane, Lucie Petit, Antonin Verdot et Méline Vert


Pour aller plus loin sur notre dossier spécial du mois consacré au secret, consultez les articles de nos rubriques Relations internationales, Culture et Société sur notre blog.

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