Kessel

LES MIGRANTS COMME ARMES POLITIQUES

L’Europe connaît aujourd’hui un afflux conséquent de migrants. Mais des crises comme celle de 2015 prouvent que la politique migratoire européenne n’est pas encore au point. Des divergences existent. Les pays frontaliers de l’Union Européenne en sont conscients, et semblent user de ces limites dans l’idée de favoriser leurs intérêts diplomatiques.

MINERVIEWS
5 min ⋅ 01/05/2023

L’Union européenne prise au piège de sa propre politique migratoire

L’exemple le plus flagrant de cette politique européenne est le deal entre l’Union Européenne (UE) et la Turquie apparu comme une solution face à la crise migratoire de 2015. Cette année-là, 1 million de réfugiés ont franchi les frontières européennes, et plus de 3.500 personnes y ont perdu la vie. L’accord migratoire est signé le 18 mars 2016 par les dirigeants des 28 pays de l’UE et le premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu. Trois points clés sont à retenir pour comprendre cet accord. Premièrement, la Turquie doit prendre toutes les mesures nécessaires afin d’empêcher les personnes provenant majoritairement de Syrie, d’Afghanistan ou encore d’Irak de voyager illégalement vers la Grèce. Deuxièmement, toute personne arrivant illégalement sur le territoire grec sera renvoyée en Turquie. Et troisièmement, les Syriens renvoyés seront acceptés par les États membres s’ils ont attendu leur tour en Turquie. En échange, la Turquie demandait des visas de voyage pour ses citoyens, une aide de 6,6 milliards de dollars pour aider les organisations humanitaires et la reprise des négociations en vue d’une possible intégration à l’UE. Après sept années de mise en œuvre, le bilan n’est pas si satisfaisant, la Turquie ayant refusé de recevoir les réfugiés renvoyés par la Grèce depuis la pandémie du COVID-19. La Grèce connaît dès lors une situation humanitaire très problématique. De plus, le rapport européen “The EU-Turkey Statement and the Greek Hotspots” affirme que « la procédure de traitement des demandes d'asile dans les îles grecques viole les droits des demandeurs d'asile et le droit à une procédure régulière ».

Aujourd’hui, et pour la première fois depuis une décennie, la gravité de la situation de l’Ukraine dépasse celle de la Grèce. En effet, des milliers d’Ukrainiens ont quitté leur pays suite à l’invasion russe et se sont majoritairement installés en Pologne et Roumanie, dans des camps et des refuges. Un accueil pourtant très différent de ce qu’ont pu connaître les demandeurs d’asiles syriens, confrontés à des clôtures en barbelés le long des frontières polonaises et lituaniennes. La politique des États membres de l’UE a pris un tout autre tournant face à la situation ukrainienne, avec l’activation du dispositif intégré de l'UE pour une réaction au niveau politique dans les situations de crise. Plus surprenant encore fut le déclenchement de la directive relative à la protection temporaire : un mécanisme d’urgence supposé être activé dans des circonstances exceptionnelles, tel un afflux massif de réfugiés, dans le but de fournir une protection collective aux personnes déplacées. Ce mécanisme n’a pourtant pas été déclenché en 2015. Il nous est donc possible de constater une certaine discrimination de la part de l’UE et ses États membres dans leurs politiques migratoires.

Camp de réfugié à Idlib (Syrie) où des migrants tentent de fuir la guerre civile (A. Akacha)Camp de réfugié à Idlib (Syrie) où des migrants tentent de fuir la guerre civile (A. Akacha)

Plus récemment, en novembre 2021, des milliers de migrants provenant majoritairement du Moyen-Orient se sont massés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, est accusé par les dirigeants occidentaux de permettre la venue de milliers de demandeurs d’asile sur son territoire, pour les faire affluer vers la frontière avec la Pologne, et donc l’UE. Cette volonté de créer une nouvelle crise migratoire serait des représailles aux sanctions imposées au pays à la suite de la victoire discutée de son président, que le gouvernement biélorusse dément. Cependant, en mai 2021, Alexandre Loukachenko disait “Nous bloquions la drogue et les migrants pour vous ; désormais vous allez devoir le faire vous-même”. En même temps, les vols en provenance du Moyen-Orient pour l’aéroport de Minsk, la capitale de la Biélorussie, augmentent grandement. La Russie, principale alliée du pays, considère que l’UE devrait envoyer une aide financière à la Biélorussie pour la gestion des migrants, comme pour la Turquie en 2016.

Les limites de cette “arme diplomatique”

Cependant, étant fortement liée à l’UE, la Turquie ne peut pas user excessivement de cette “arme diplomatique”, qui devient alors plutôt un outil de négociation, au risque de compromettre sa propre politique intérieure. En effet, elle connaît des flux migratoires importants, même plus que l’UE. En 2021, la Turquie accueillait quatre millions de réfugiés, c’est-à-dire plus qu’aucun autre pays au monde. Il existe donc tout de même une vigilance relative à son utilisation, même en ayant conscience de son efficacité.

Pour ce qui est de la Biélorussie, la donne est différente. Le pays s’inscrit dans une stratégie géopolitique distincte avec d’autres alliées stratégiques, telle que la Russie citée plus haut. Et contrairement à la Turquie, l’UE n’inclut pas la Biélorussie dans sa politique de voisinage. La stratégie de Loukachenko répond donc uniquement à des sanctions et non à des négociations.

Il faut toutefois rappeler que les premières victimes de ces manigances politiques sont les migrants. Mais les enjeux diplomatiques passent généralement au-dessus des cris d’alertes des ONG sur les enfreintes aux droits de l’homme. Lors de la crise entre la Pologne et la Biélorussie par exemple, Amnesty International dénonçait les forces polonaises repoussant les migrants hors du territoire, causant de nombreux morts.

La crise migratoire de 2015 a souligné les dissensions internes entre les différents états-membres. Toutefois, elle a aussi fait émerger une mémoire collective européenne concernant la Méditerranée, devenue le cimetière de 3.231 personnes au cours de l’année 2021, selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés.

Selon l’Institut Montaigne, la politique migratoire européenne reposant sur les accords de Dublin est dépassée par les enjeux actuels et doit être réformée. D’après une de leurs notes, il ne s’agit pas seulement de repousser la crise migratoire chez nos voisins en échange d’une compensation financière. Elle doit repenser un système de gestion des migrations, en passant par une augmentation de l’aide pour les pays en voie de développement, afin de lutter contre les facteurs de départ. Le principe de solidarité, fondateur de l’UE, est considéré comme manquant dans les politiques migratoires de cette dernière. Une meilleure répartition du nombre de migrants permettrait de soulager le poids assumé par les pays bordant la mer Méditerranée. Enfin, une réforme de l’organe de gestion des frontières (Frontex) est nécessaire, ce dernier étant régulièrement cité dans des scandales.

Une réforme de cette politique migratoire européenne apparaît non seulement comme évidente mais aussi comme nécessaire au vu du contexte de guerre au sein même de l’Europe. C’est bien pour cela que le débat public se concentre autour d’une réforme de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (FRONTEX) ayant été régulièrement critiquée et ayant fait l’objet de nombreuses enquêtes pour avoir commis et toléré des mauvais traitements envers les migrants.

Par Alex Chaumartin, Yasmine Maatallah et Louison Villemain


Pour aller plus loin sur notre dossier du mois consacré aux migrations, consultez les articles de nos rubriques Société et Culture sur notre blog.

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